<!>Orestea</i> d'Anagoor Orestea d'Anagoor © Giulio Favotto
Critiques Théâtre

ORESTEA

La Biennale théâtre de Venise a décerné le 20 juillet le lion d’or à Antonio Rezza et Flavia Mastrella, maîtres italianissimes d’un burlesque métaphysique. Le lion d’argent est revenu à l’un des groupes les plus remarquables apparus ces dernières années en Italie : Anagoor. Il a ouvert la biennale avec une très considérable ORESTEA, qui sera visible à Paris en octobre dans le cadre du festival New Settings.

Par Jean-Louis Perrier publié le 2 août 2018

Un puissant vortex sonore tourbillonne entre scène et salle. Il y va des vents imprévisibles qui séparent Troie d’Argos, ballottant les navires, leurs équipages et leurs récits, portant mythes et histoire de Méditerranée en attente d’un dénouement terrestre. Un jour nouveau se lève sur ORESTEA, amorce d’un parcours dans et hors L’Orestie d’Eschyle sous l’autorité du metteur en scène Simone Derai (Anagoor).

Déjà, le chant du coq a retenti, mêlé à des incantations arabisantes, des vrombissements d’alarmes et de tintinnabulantes clochettes de brebis et de « chèvres », en mémoire déjà de la plus exposée d’entre elles, dont l’immolation a relancé le cycle des Atrides : Iphigénie. Sur l’écran disposé en fond de scène, une carte ancienne de l’Europe se tord en flammèches bleutées, dévorant lentement la Grèce entre Argos et Mycènes, avant que les flammes ne repartent à l’envers et que les cartes ne se reconstituent. L’Europe, la Grèce, une nouvelle fois, ont survécu aux incendiaires. Le territoire peut être reparcouru, preuve à l’appui.

p. Giulio Favotto

Nul incipit n’est à prendre à la légère. Quelle que soit la profusion des images, force, selon Simone Derai, reste au verbe. Le metteur en scène remet éclairs et tonnerre entre ses mains pour l’envoyer à l’assaut de l’image et la démentir comme il se peut. Qui parle, lorsque ça parle en scène ? Le premier guillemet s’est ouvert sur une rafale : « La mort n’est pas une naissance à l’envers ». La voix d’un choryphée venu de l’extérieur de la tragédie attique est posée, efficace, dénuée d’affects, elle constate et enchaîne les phrases, sans appuyer. Elle repousse le prologue, installe un champ qui ne cessera de prendre ses aises avec le champ eschyléen. Elle se pose en quelque sorte en guetteur du guetteur – celui dont le discours ouvre L’Orestie –, elle sort du cadre en témoignant pour lui, et le recadrera finalement par d’autres textes dont les auteurs ne sont rien d’autre que ceux vers lesquels L’Orestie a conduit Anagoor : Quinzio et Sebald, Severino et Leopardi, Ernaux et Broch. Ils sont d’autres guetteurs.

Avec cette ORESTEA, le théâtre antique ne peut être daté de manière univoque. Il se déploie dans un champ historique sans bornes mais pas sans ossature, tournoyant autour d’une colonne centrale, celle de la vengeance, renouvelée quoique ressassée, dans la litanie impitoyable de ses meurtres, dans l’examen du néant. Simone Derai regarde moins derrière lui, vers la Grèce antique, qu’autour de nous, multipliant les horizons et les focales sur la mort et ses rites, la justice et ses vanités. Il manifeste la prééminence du vivant, pourvu qu’il opère dans le champ de l’art. Ceux de la philosophie ou de la philologie, de l’ethnologie ou de l’histoire ont soumis L’Orestie à argumentation et contre-argumentation, à l’exposé de preuves, à la confrontation d’hypothèses, avant de la livrer aux mains avides de l’artiste. Désormais, la pièce peut s’avancer au rythme de cet implacable adagio déjà privilégié dans la pièce précédente d’Anagoor et qu’il citera à l’occasion : Socrate il sopravissuto (Socrate le survivant).

Chaque geste est mesuré. Chaque mouvement de danse, chaque phrase, chaque vocalise, chaque image, chaque objet est mis en scène comme une essence singulière. Entre eux, entre elles, s’installent des formes dialoguées inédites. Des discours et des forces intérieures se cherchent, s’atteignent, s’étreignent et se rompent. Dans un lent élan unificateur, les hétérogénéités potentielles s’effacent. Tout parle, même les bouches muselées des condamnés. L’ailleurs est ici et l’antérieur maintenant. Tandis que les kindertotenlieden, chants des enfants morts, accompagnent solennellement la dépouille d’une chèvre qui ne manquera pas de contenir os et ADN d’Iphigénie, un insert rapide dévoile une vache à l’abattoir. Nulle complaisance, nul sang cependant : la scène est un lieu de procès, pas de crime, les gestes de mort demeureront hors-champ. Restent les déplorations.

p. Giulio Favotto

Hors le premier volet de la trilogie (Agamennone-Agamemnon), Simone Derai développe son ORESTEA sous des titres nouveaux. Au demeurant, l’attribution des titres d’usage à Eschyle n’est-elle pas contestée ? Les Choéphores (deuxième partie de la trilogie) deviennent Schiavi (Esclaves). Les choéphores, il est vrai, étaient les esclaves porteuses de libations. Et esclaves elles seront, de leur place, de leur rôle, des rites et des commandements des ancêtres, des exigences du chœur et du collectif. Dans une liberté d’écriture rare, Simone Derai va chercher ces esclaves de la vengeance, servantes de la coutume et porteuses de mort, dans une autre terre de Méditerranée : la Corse, où, au XVIIe siècle, selon les Génois, trois hommes étaient tués par jour au cours des guerres interfamiliales. Le choryphée parcourt les cimetières, ausculte, en ethnologue, les lieux et les rites d’inhumations. S’engage une pastorale, toute virgilienne, images de troupeaux dans la lumière d’été, célébrations de chants et de danses étourdissants à perdre connaissance.

La troisième partie n’est plus titrée Les Euménides (ces Bienveillantes nées du « non » d’Eschyle aux Erynnies vengeresses, instaurant le droit contre la coutume, la paix contre la guerre), mais Conversio. Conversion au droit certes, mais aussi à une pensée qui fraie ses propres voies, s’affranchit des dieux et de la narration pour se livrer en blocs. L’écran central donne à voir, comme une image subliminale qui tenterait de ne plus l’être, cet Apollon qui avait conduit Oreste au matricide au nom de Zeus. L’Apollon – exemple des métaphores complexes forgées par Anagoor au long d’ORESTEA – n’est ni de chair, ni de marbre, mais taillé au commandement d’une imprimante 3D dans un bloc de polystyrène. Dégagé de sa gangue, il tourne sur place, le bras tendu, comme le Poséïdon du Mépris, de Godard. Tout de toc soit-il, il est là et bien là, dans son pouvoir converti. Il ranime, dans une ironie pas si bienveillante, une mémoire toujours active « comme les forces biologiques » dira le metteur en scène. Le dialogue entre les morts et les vivants, entre Eschyle et Anagoor, entre la scène et la salle l’ont préservé du néant.

 

> Biennale théâtre de Venise, du 20 juillet au 5 août

> ORESTEA – Agamennone, Schiavi, Conversio d’Anagoor, du 11 au 13 octobre au Théâtre de la Cité internationale, dans le cadre de New Settings, un programme de la fondation d’entreprise Hermès