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Critiques Théâtre

Orphée / Aphone

Lyrique et baroque à souhait, la première création de Vanasay Khamphommala emprunte au mythe d’Orphée, aux Métamorphoses d’Ovide et aux rites SM pour interroger l’autre en nous.

Par Aurore Osellame publié le 26 mars 2019

 

 

Dans l’univers mythologique, seuls les gestes rituels et la parole incantatoire permettent de transgresser les lois de la réalité. Prologue de la tragédie à suivre, le spectacle s’ouvre donc sur une Invocation à la muse. Sur la scène des Plateaux Sauvages, monticules de graviers, cierges, et animaux en plastique rappellent l’univers du conte et de la fable. Perché sur des talons aiguilles, tête dissimulée sous un tote bag rouge, Vanasay Khamphommala, entre en scène, suivi de « sa muse », interprétée par l’artiste queer d’origine afro-caribéenne, Carita Abell, fleurs dans les cheveux et panier de pique-nique au bras. Mêlant univers poétique et érotique, les rituels sadomasochistes sont abordés ici dans la plus grande légèreté, ponctués du bruit de quelques chips croquées. Lui invoquant, dans une langue ancienne, elle, dominante, en maîtresse de cérémonie, parcourant la peau de son poète soumis avec la pointe d’un opinel.

Changement de plateau éclair, dans l’obscurité et grand fracas. La scène est entièrement recouverte de sable, des voilures dorées font écran de part et d’autre de la scène. Toujours ces mêmes éléments symboliques renvoyant directement à l’univers de la fable et de la mythologie. Et ces premiers alexandrins : « Qui suis-je ? Mais vraiment, il faut que cette voix que vous connaissez tous, entendue tant de fois, se soit bien transformée, et ne soit plus que l’ombre de celle de jadis, lorsque assemblés en nombre, vous veniez l’écouter, par les bois, les forêts envahies de mégots, de myrrhe et de cyprès. »

Après avoir métamorphosé Les Métamorphoses d’Ovide, le dramaturge performeur s’intéresse au parcours initiatique du mythe d’Orphée. Entre excentricité et ambivalence, on suit alors ce héros  à la recherche de nouvelles voix à apprivoiser, interrogeant son identité et son rapport au monde. Réécrivant le texte et maniant l’alexandrin avec autant d’aisance que l’humour, offrant aux dieux son chant émouvant, Vanasay Khamphommala/Orphée, quasi mystique, dévoile une voix de contre-ténor vous saisissant dans un intense moment de poésie.

Tout est baroque dans Orphée, aphone. Alors quand Orphée, torturé, se drape dans les oviles dorés du rideau de la scène, il laisse place à une Eurydice métamorphosée, sublime divinité subalterne renaissant sous une nouvelle identité. Évoluant en nymphe longiligne, escarpins paillettés et culotte en dentelle rouge, Vanasay Khamphommala/Eurydice joue avec la souplesse de son corps mais aussi avec les éléments de décor.

Dans sa quête de reconnexion et de symbiose, Orphée finit par ne faire plus qu’un avec Eurydice, et la pièce semblable à un long monologue schizophrène, participe à une véritable transformation physique du personnage. Comme si cette mise à nue, au sens propre, comme au figuré, lui permettait de renouer ainsi avec les absents, d’affronter l’altérité, extérieure comme intime, et de faire naître de nouveaux échos et métamorphose, en trouvant la force de ne garder que l’essentiel.



> Orphée, aphone de Vanasay Khamphommala a été présenté du 11 au 15 mars aux Plateaux Sauvages, Paris