Jean-Michel Othoniel, <i>The Big Wave</i> (détail), 2017 Jean-Michel Othoniel, The Big Wave (détail), 2017 © Courtesy Galerie Perrotin. p. Jean-Michel Othoniel
Critiques arts visuels

Othoniel, face obscure

Le Crac ouvre une parenthèse dans le travail de Jean-Michel Othoniel, l’artiste obsédé par les perles, à l’occasion de sa double exposition à Sète et Montpellier. Un sens de l’épure qui tranche avec ses univers pompeux de conte de fée.  

Par La rédaction de Mouvement publié le 28 juil. 2017

On connaissait le Jean-Michel Othoniel artiste de cour, celui du Château de Versailles et de la station de métro Palais-Royal à Paris, représenté par la très branchée galerie Perrotin et collectionné par LVMH. De même, l’Othoniel, chef de studio, petit frère frenchie de l’entreprise Koons. Ses structures de perles en verre de Murano et en métal aux couleurs acidulées, particulièrement prisées au Japon, s’exportent dans tout l’hémisphère Nord. Alors que la partie montpelliéraine de sa rétrospective Géométries amoureuses encense, dans la nef de l’Église Saint-Anne, le volet « traditionnel » de son travail – avec tout le baroque catholique ou le féérique à la Walt Disney qu’il peut inspirer – la partie sétoise mise sur une face plus obscure de son œuvre.

Jean-Michel Othoniel, The Big Wave, vue de l'exposition au CRAC Occitanie à Sète 2017. Courtesy Galerie Perrotin. p. Marc Domage 

D’emblée, le Crac annonce la couleur, ou plutôt son retrait, avec une œuvre produite pour l’exposition. Exit les bijoux rococo, une vague monumentale (six mètres sur 15) en brique de verre indien les a balayés, prenant d’assaut la première salle de l’institution. Le ton est sombre, vert-de-gris, menaçant et mystérieux comme une mer avant la tempête. La forme oscille entre celle de la vague d’Hokusai, un motif maintes fois décliné au cours de l’histoire de l’art, et celle d’un golem de brique prêt à fondre sur le spectateur. Le titre, The Big Wave, et sa structure en Lego, « montée » à la verticale, s’affichent comme une référence au photomontage de Gustave Le Gray, La Grande vague (horizontale, elle), tiré d’un cliché pris en 1857 dans le port de Sète. Écho au tsunami qui a englouti les côtes japonaises en 2011 ou funeste présage ? La pierre se contente de réfracter la lumière ambiante et de jouer avec des reflets nacrés. Registre tragique ou pas, la sculpture reste avant tout un objet de séduction.

Jean-Michel Othoniel, Invisibility Faces, 2015,  vue de l'exposition au CRAC Occitanie à Sète 2017, collection de l’artiste. p. Jacques Fournel

Au fil du parcours, les nuances irisées et le format manufacturé s’inclinent au profit du noir et des dentelures brutes de l’obsidienne, une roche volcanique issue de la vitrification de la lave. Dans l’une des salles, haute de plafond, trois pierres trônent sur de longs socles en bois. Ces Autoportraits en obsidienne disposés de manière circulaire se mirent les uns dans les autres et invitent le spectateur dans leurs confidences. Ceux de la salle en face, où l’espace est plus ramassé, se dressent frontalement, comme autant de têtes sur des piques, refoulant presque l’intrus au seuil. Avec ces sculptures plus ascétiques, on abandonne les surfaces lisses et impersonnelles, la forme donnée et sans mystère pour renouer avec l’art de la paréidolie. Le féérique grosse production se tait, place à l’alchimie. Cette dimension spirituelle dans sa sobriété exhale jusque dans la salle consacrée au Black Lotus. Les deux grandes fleurs en perles d’aluminium peintes en noir et posées au sol brillent par leur immobilisme tandis que sur les murs alentours, une série de peintures décline le même motif noyé dans l’espace des toiles (recouvertes de feuille d’or blanc) et prises dans le mouvement de l’encre noire. Finalement, la volubilité du tracé domine la permanence de la sculpture et investit le premier étage du centre d’art, consacré aux études graphiques et maquettes d’Othoniel. La genèse de ses projets les plus connus, parmi lesquels la station de métro parisienne et la représentation des danses de cour dans les fontaines de Versailles, efface un instant l’image de l’artiste-concepteur éloigné de la matière et réinjecte de la fragilité à ces œuvres dont on ne perçoit pas toujours l’âme.

Jean-Michel Othoniel, au premier plan : Black & Purple tornado, 2016.  vue de l'exposition au CRAC Occitanie à Sète 2017, collection de l’artiste. p. Jacques Fournel

 

Et puis la couleur se réapproprie doucement l’espace. D’énormes modules de perles chromés aux allures de typhons reprennent les uns après les autres de l’éclat, jusqu’à la dernière salle où une gigantesque rosace en verre miroité, irriguée d’un camaïeu de bleu tirant vers le rose et le jaune, surplombe la sortie de l’exposition. La parenthèse se referme.

 

 

> Jean-Michel Othoniel, Géométries amoureuses, jusqu’au 24 septembre au Carré Sainte-Anne à Montpellier et au Crac de Sète.