Trans*Plant : May the Chlorophyll be with/in you de Quimera Rosa
Critiques arts visuels sciences

OU \ / ERT

Sous perfusion de chlorophylle, le Transpalette – centre d'art contemporain de Bourges – ne se satisfait pas de l'amalgame du vert avec le végétal, mais creuse du côté des pensées marginales. Entre art et science, l'exposition OU\/ERT Phytophilie, Chlorophilie, Savoirs situés est surtout un laboratoire pour des formes expérimentales de dissidence.

Par Léa Poiré publié le 10 janv. 2020

Avec ses propositions parfois borderlines, l'exposition OU\/ERT frise avec l'immoralité et cela fait un bien fou. Ce n'est pas un hasard si une exposition comme celle-ci s'est ouverte à Bourges dans le Berry, en pleine “diagonale du vide”. Car il faut souvent regarder dans les marges, les fossés et les bordures pour rencontrer des œuvres qui poussent comme des mauvaises herbes, et grattent un poil la bienséance.

L'exposition a trois sous-titres, qui, s'ils servent à préciser l'angle de la proposition, méritent pourtant quelques explications. "Phytophilie" d'abord, pour l'attention portée aux végétaux à la fois alliés et objets de pensée. "Chlorophilie" ensuite, tel un rejet du greenwashing, cette récupération du vert par les industries à l'empreinte carbone pas très nette. Le chapelet de sous-titres se termine par les "savoirs situés", résumés d'une traite par la penseuse américaine Donna Haraway : « Le seul moyen d'obtenir une vue plus large est de se trouver quelque part en particulier. » Pour bien les comprendre, la trentaine d'œuvres, performances et expériences demandent la plus grande attention et nous font quelques nœuds au cerveau. Mais l'exposition ne nous lâche pas seuls dans la nature, elle nous accompagne pas à pas dans les espaces du centre d'art, habitant les locaux d'une ancienne usine de matériaux de construction.

 

Le risque vert

Dans OU\/ERT, la critique du nettoyage par la couleur verte est vive, violente, voire risquée. L'exposition accueille ainsi le laboratoire de chimiste d'Adam Brown. Tubes à essai, gants et zone de protection, l'artiste américain joue avec le vert : celui utilisé par les peintres de 1900 pour représenter la nature, ses collines et vallées verdoyantes. Mais pour obtenir ce pigment, dit Vert de Paris, une pointe d'arsenic, un poison mortel, est nécessaire. Comble de l'ironie, ignorant les risques, les bourgeois de l'époque couvrirent leurs intérieurs de papiers peints ornés de cette nouvelle nuance végétale mais létale. Shadows from the Walls of Death - ombres des murs de la mort - entend bien s'amuser de cette mascarade en performant la recréation de ce pigment dans le centre d'art. Une fois confectionnée, la mixture est laissée à des bactéries en bocaux qui la grignotent pour toute la durée de l'exposition. Une manière de s'incliner avec humilité devant ces micro-organismes qui détoxifient la création humaine.

 

Shadows from the Walls of Death de Adam Brown p. Transpalette

 

Bio-hacking

Installés juste en face de ce labo, le duo Quimera Rosas joue aussi sur la corde extra sensible. Punks et éco-militants, les deux complices revendiquent le pouvoir politique de l'automédication dans une performance spéculative au long court dans laquelle l'humain devient plante. La première étape de Trans*Plant dont nous n'avons que les traces griffonnées et des photos mises sous verre est celle d'appliquer sur la peau des tatouages photosensibles. Rien de dangereux, jusqu'à présent.

Le deuxième stade corse le tout par un processus de transplantation végétale dans le corps humain. Le sang et la chlorophylle ne sont pas compatibles, pourtant Quimera Rosas a choisi de tenter le tout pour le tout en s'injectant dans les veines le produit bio-chimique dans une salle plongée dans le noir. Les résultats de leurs recherches et traces de l'injection sont présentés dans ces mêmes carnets de notes dignes de savants fous, pourtant pas si zinzins. Car, l'automédication et l'auto-expérimentation qu'ils pratiquent, ont un pouvoir politique : celui d’user de son corps, de le rendre un peu moins humain, de le sortir du système marchand et d'échapper au contrôle.

L'étape suivante de Trans*Plant va dans ce sens. À la manière de l'association Actes Up qui réclamait la libération des pilules contre le virus du sida dans les années 1990, leur nouvel acte est de cristalliser par -196°C une espèce de plante-remède (la Artemisia annua) efficace contre le paludisme mais dont le commerce est interdit par la loi. Ce, car elle pourrait court-circuiter le juteux business des labels pharmaceutiques. Pour réussir son stratagème, Quimera Rosa a directement travaillé avec une entreprise de Bourges, spécialiste en cryoconservation avancée. Et, dans l'exposition une petite malette de scientifique conserve les précieuses graines libres, offertes aux visiteurs désireux de désobéir. Pour mars 2036, le duo prédit la fin d'Internet et table sur les bios-hackers pour se connecter désormais au réseau des champignons, des racines et des plantes. Une fois encore, le rachat de l'humain ne se fera pas sans symbiose totale avec le végétal.

 

Graines zombies

L'exposition performative OU\/ERT a un don pour faire se répondre les œuvres sans forcer le mariage. Dans we resist d'Eva-Maria Lopez, à l'extérieur du bâtiment, des plantes quasi sauvages poussent en forme de rosaces bien précises. Elles n'ont pas été choisies par l'artiste allemande par hasard et ne représentent pas un simple ornement. Rares semances résistantes aux produits phytosanitaires des géants de l'agroalimentaire et de la pharmacopée, elles poussent de concert en formant un géométrique amalgame des logos de ces firmes – telles que Bayer et Vibrance. Dans une cage d'escalier, accompagnant notre montée des marches vers la suite de l'exposition, les dessins de ces rosaces légendées des slogans des entreprises font grincer des dents : « science for a better life » ou « grow a better tomorrow » nous dit-on.

 

we resist d'Eva-Maria Lopez p. Transpalette

 

D'hypocrisie marketing et de graines, il en est aussi question dans le travail de Magali Daniaux et Cédric Pigot. Les deux Français ont tenté par tous les moyens d'entrer dans la réserve de graines Svalbard Global Seed Vault en Norvège. Une banque mondiale de semis, congelés pour les préserver de leur disparition. Mais les artistes n'ont jamais pu entrer dans la chambre forte et remettent en doute la mission du projet : plus que des graines il s'agit d'une banque de données génétiques duplicables dont les nouvelles entrées sont gérées par un organisme financé par Monsanto/Bayer. Le géant est déjà dans les starting blocks sur le marché de la catastrophe. Magali Daniaux et Cédric Pigot, ont décidé de riposter.

Dans leur film Devenir graine le duo proteste en silence dans la neige, recroquevillés devant la réserve, avec l'attente comme unique horizon. Si les portes sont restées fermées, ils ont créé une visite imaginaire en Réalité Virtuelle - Global Seed Vault - où au détour d'un couloir surgit la voix du dernier humain sur Terre. Dans l'air, proche des écrans, flotte un parfum. SEED est une fragrance imaginée par les artistes pour nous faire flairer le vide. Celui de leur non-expérience devant cette prison de glace détenant des graines devenues zombies. En faisant proliférer aussi bien des super-bactéries que des plantes et expériences résistantes, sans l'avoir annoncé de prime abord, OU\/ERT s'est radicalement transformé en refuge et laboratoire de la dissidence, par les plantes.

 

Devenir graine de Magali Daniaux et Cédric Pigot

 


> OU\/ERT Phytophilie, Chlorophilie, Savoirs situés par les commissaires d'exposition Jen Hauser, Aniara Rodado et l'association Emetrop - Antre Peaux jusqu'au 18 janvier au Transpalette à Bourges