Randa Maddah, <i>Light Horizon</i>, 2012, vidéo Randa Maddah, Light Horizon, 2012, vidéo © D. R.
Critiques arts visuels

Où est la maison de mon ami ?

Les 20 artistes qui ont investi le centre d’art de Malakoff à l’initiative du collectif Portes Ouvertes sur l’art contemporain syrien, font jouer les ressorts de l’exil dans des registres variés, entre nostalgie, onirisme et satire, tout en opposant à l’un des conflits majeurs de ce début de siècle la résilience du dérisoire.  

Par Antonin Gratien publié le 21 mars 2019

À Damas « il y avait une école dart renommée où convergeaient les artistes. Il y avait une scène artistique vibrante (…) qui irradiait tout le Moyen-Orient » rappelle Véronique Bouruet-Aubertot, l’une des trois commissaires. L’imparfait est de mise : depuis les mouvements de contestation civile de 2011, la Syrie est devenue le laboratoire militaire et l’échiquier géopolitique des puissances internationales. Et, comme plus de 5 millions de compatriotes (soit près d’un quart de la population totale), tous les exposants ont dû s’exiler. « Où est la maison de mon ami ? », titre d’exposition énigmatique et interrogation cruciale, décline la thématique du « chez-soi », de la menace et du départ sur deux étages d’espace brut à la scénographie minimaliste à travers une trentaine d’œuvres. Des photographies, vidéos, sculptures et installations qui attestent de la résilience de leurs auteurs face à l’expatriation forcée et à la guerre.

 

Par-delà les ruines

Randa Maddah, 36 ans, vit aujourd’hui à Paris. Dans Light Horizon (2012), un premier travail filmographique, l’artiste restitue en plan fixe de 7 minutes son retour chez elle, sur le plateau du Golan où elle est née. De son ancien foyer, seuls quelques murs criblés de balles demeurent. N’importe. Randa Maddah pénètre cet intérieur fantomatique. Elle balaie, nettoie puis contemple l’horizon de la vallée. De ce geste quotidien, a priori dérisoire voire absurde dans ce champ de ruines, naît une force capable de refouler la violence dans la contingence et de reconstruire une intimité. Un endroit où l’on a chaud, où l’on se sent bien – une maison.

Mais le « chez soi », plus que quatre murs, c’est aussi et peut-être surtout une ambiance. Un agencement sensoriel composé de sons, de saveurs, et de couleurs dont perdure le souvenir. Pour évoquer celui des jours heureux passés en Syrie, l’artiste pluridisciplinaire Bissane Al Charif fait appel aux témoignages de réfugiées dans son documentaire Mémoire(S) de femmes (2014-2015). Alors que des rails de train défilent à l’image, elles racontent à tour de rôle la joie des cours de récréation, des grandes réunions familiales, des parties de ping-pong au soleil. Sans fard, elles racontent leur quotidien paisible qu’il a un jour fallu quitter dans la contrainte et la précipitation. Et que le récit oral permet de transformer en mémoire collective, vivante et transmissible.

Au sein de cette exposition où le contexte géopolitique est souvent central, d’autres travaux, majoritairement regroupées au 1er étage, misent plutôt sur l’onirisme. Les trois toiles de Walid El Masri en font notamment partie. Ce peintre né en 1979 y reprend l’un de ses motifs obsessionnels : la petite enfance. Sur chacune des acryliques, un bambin à la mine espiègle se détache d’un fond laissé blanc dont il occupe le centre. Spectraux et solitaires, ces poupons bleutés prennent des poses joueuses. Même au milieu du vide, ils s’égayent de tout, d’un ballon, d’un cerceau, et peut-être même du spectateur, que leurs yeux fixent sans détour. Simple souvenir ou avant-goût de paradis ? « L’enfant est le symbole d’une paix à laquelle j’aspire » souffle l’artiste. Le bonheur curieux et infiniment taquin des jeunes années, voilà la maison rêvée de Walid El Masri.

Bissane Al Charif et Mohamad Omran, Sans ciel, 2014, film en stop motion. p. D. R.   

 

Au-delà du message politique

Surprise en fin de parcours. Après avoir fait le tour des deux étages du bâtiment, c’est aux toilettes du sous-sol que l’exposition se poursuit. Le visiteur y découvre La Coalition internationale, une pièce en argile réalisée par Khaled Dawwa, sculpteur de 34 ans installé en France depuis 2014. L’œuvre, inédite, comme les autres installations, tranche par son sujet (qui met de côté la question de l’habitation et des territoires politiques) mais aussi par son ton. Difficile de ne pas sourire devant ces petits hommes aux visages impassibles bras dessus bras dessous, élégamment vêtus, et installés avec dérision sur un siège de toilettes. La présence du rameau de laurier, symbole de l’ONU, et les extraits sonores des discours de Donald Trump, Hassan Rohani ou Emmanuel Macron rediffusés dans l’espace ne laissent aucun doute. Cette assemblée représente les grands décideurs de ce monde, maintenant fermement leur position, trônant sur une cuvette de WC. À leur juste place, selon Khaled Dawwa qui dénonce par là une politique internationale décidément bien incapable de répondre aux détresses du monde.

Pluridisciplinaire, bouleversante par moments et comique à d’autres, cette exposition offre un remarquable éventail de regards portés sur les enjeux individuels, communautaires et internationaux liés au conflit syrien, loin des représentations diffusées sur les chaînes d’information. Toutefois les médiateurs du centre d’art de Malakoff insistent : « Il ne s’agit pas d’un projet de réfugiés politiques ». L’institution et le collectif Portes Ouvertes sur l’art contemporain syrien ont cherché à valoriser les créateurs invités sans jamais verser dans le pathos. En tant qu’artistes, tout simplement.

 

 > « Où est la maison de mon ami ? », jusqu’au 14 avril à la Maison des arts, Malakoff