<i>Quel vent t’emportera ?</i> de Seyed Kamaleddin Hashemi, Quel vent t’emportera ? de Seyed Kamaleddin Hashemi, © Margaux Kolly.
Critiques Théâtre

Panorama Téhéran

Samaneh Zandinejad / Bahar Katoozi / Seyed Kamaleddin Hashemi

Pour la 5e édition de son festival Vagamondes, la Filature de Mulhouse consacrait une soirée à la création contemporaine iranienne. En diptyque, Samaneh Zandinejad & Bahar Katoozi transforment un oral de physique en confession amoureuse quand Seyed Kamaleddin Hashemi suspend l’existence de cinq exilés sur le seuil d’une ultime frontière.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 26 janv. 2017

Dans la petite salle du théâtre de la Filature, les spectateurs sont invités à un jury de mémoire. Le sujet de physique choisi par Bahar Katoozi (auteure et interprète) est projeté sur le mur du fond et paraît aussi complexe que loufoque : les trous noirs existent-ils dans les océans ? Il nous invite à ne pas prendre au premier degré la présentation qui arrive. Et en effet, sous couvert d’une métaphore scientifique rondement filée, c’est avant tout d’une histoire d’amour dont il est question.

40 minutes durant, la jeune femme puise dans ses connaissances en cinétique pour réécrire la fragile genèse de sa relation interdite avec son professeur, du premier regard big-bang, aux vibrations amoureuses, en passant par le trou noir final. Bahar Katoozi ne reste pas longtemps derrière son ordinateur. Elle fait les cent pas comme pour montrer le trouble qui s’instaure en elle et l’effort qu’elle fait pour tenter de glisser la question amoureuse dans un moule scientifique.

Special Relativity de Samaneh Zandinejad et Bahar Katoozi. Photo : Amir Pariverdi 

Cette parade langagière a permis à l’artiste de passer entre les mailles de la censure et d’obtenir le prix du meilleur monologue lors du Monoleev Theater Festival de Téhéran en 2015, mais elle n’est pas qu’un effet de style. Ce détour apporte un éclairage aussi subtil qu’ironique sur le sentiment amoureux. Le besoin et la difficulté de s’en réapproprier les mystères, l’envie d’atteindre une vérité factuelle alors qu’on reste coincé dans son point de vue, les doutes, l’obsession maniaque du moindre signe et la difficulté à les interpréter (« Si je décode mal, je fais tout foirer. ») Élégante avec ses ongles parfaitement manucurés et son foulard coloré sur la tête (ce qui ne se voit pas sur la photo...), Bahar Katoozi oscille délicatement entre le sérieux de l’étudiante en physique et le cœur guimauve de la petite fille, l’auto-dérision girly et des tonalités plus sombres.

 

L’attente et l’exil

Quelques minutes plus tard, Seyed Kamaleddin Hashemi proposait une toute autre aventure scénique. Quel vent t’emportera ? ne déroule pas une histoire mais pose une situation. Dans la chronique qu’il a dédiée à cette pièce, Jean-Louis Perrier rappelle que le metteur en scène – ancien assistant d’Amir Reza Koohestani – nomme son travail « Still-mise en scène ». Ses cinq protagonistes, protégés par leur halo de lumière, n’en sortiront pas. Cinq destins réunis par le hasard au seuil d’une dernière frontière à traverser. Attendant leur guide qui a disparu pour une raison inconnue, ils comblent le vide et la peur en racontant leur histoire. Cette Afghane a fui son mari pour offrir un avenir à l’enfant qu’elle porte dans ses bras. À sa droite, le jeune homme a quitté l’armée où ils subissaient les pires violences. À sa gauche, cet homme part rejoindre la femme qu’il aime. Enfin ce couple qui s’aime et se déchire. Les monologues intérieurs s’entremêlent et s’enchevêtrent. La panique et l’effroi percent parfois dans leur voix, mais c’est l’infini calme de ces personnages, leurs euphémismes altiers et fiers qui glacent le sang des spectateurs.

Quel vent t’emportera ? de Seyed Kamaleddin Hashemi. Photo : Margaux Kolly 

 

Potentiels narratifs

4e mur aussi formel qu’une frontière européenne contre adresse frontale au public ; distance absolue vs connivence avec le public ; parfaite immobilité des corps / agitation frénétique du corps amoureux : on serait tenté d’opposer presque terme à terme ces deux propositions artistiques. Pourtant, chacune à leur manière, elles viennent ouvrir la question des potentiels narratifs. Dans une pièce comme dans l’autre, tout aurait pu se passer autrement, l’histoire aurait pu être autre et les auteurs ont à cœur de le signifier. Entre les deux « actes » de sa pièce, Seyed Kamaleddin Hashemi marque un noir. Un temps de suspension qui n’est pas seulement une ellipse temporelle mais un souffle, une ouverture possible, qu’il solde radicalement en changeant ses personnages en arbres, immobiles mais vivants à jamais. Dans Special relativity Bahar Katoozi nous laisse en suspens sur une infinie de « si » qui pourraient lui permettre d’écrire d’autres narrations. Et nous abandonne, songeur et secoué par ces questions aussi abyssales que ces fameux trous noirs océaniques.

 

 

> Special Relativity de Samaneh Zandinejad et Bahar Katoozi et Quel vent t’emportera ? de Seyed Kamaleddin Hashemi ont été présentées les 17 et 18 janvier à la Filature, Mulhouse (festival Vagamondes)