Satch Hoyt, <i>He Loved Him Madly</i>, Satch Hoyt, He Loved Him Madly, © Trevor Lloyd Morgan.
Critiques arts visuels

Peigne à cheveux et Black Power

Satch Hoyt

Riding Celestial Chariots - On Mining Entangled Vernaculars est la première exposition individuelle en Allemagne de l’artiste basé à Berlin, Satch Hoyt. Une exploration sonore et plastique d'assemblages hétéroclites qui interroge le pouvoir symbolique et politique des objets. 

Par Gauthier Lesturgie publié le 5 mai 2015

« My skin is black

                              My arms are long

    My hair is wooly

                                My back is strong […] » 

                                                                   - Nina Simone, « Four Women », 1966.

 

Posées sur des piédestaux ou accrochées aux murs, les œuvres de l’artiste forment un ensemble séduisant et inoffensif. Une trompette recouverte de fourrures (He Loved Him Madly, 2012) nous fait penser aux objets surréalistes et précisément à Le déjeuner en fourrure de Meret Oppenheim (1936). La guitare carbonisée (Burning of the Midnight Lamp, 2013) accrochée à un mur blanc pourrait être le reste d’une performance Fluxus. Tangled Migrations # 2 (2014), large peinture sombre emprunte l’esthétique du monochrome et continue de rassurer le visiteur-euse par des codes visuels « familiers ».

Cependant la lecture de certains titres tels que Slave, From Mau Mau to Brixton ou encore Tangled Migration nous mettent sur la voie d’histoires bien plus complexes que ces formes exposées nous suggèrent. Systématiquement, Satch Hoyt s’approprie les objets du quotidien et les transforme, dans ses compositions (sculpturales ou / et sonores) en émetteurs ou récipients de multiples récits.

 

Black is beautiful 

On retrouve le peigne afro à de nombreuses reprises dans l’exposition et plus précisément le « black fist comb » dont le manche se termine par un poing fermé caractéristique du salut Black Power. Le peigne, et ses transformations au fil des siècles, incarne un riche répertoire d’histoires assimilées aux peuples africains et membres de la diaspora. 

Déjà en 2013, une importante exposition au Fitzwilliam Museum et Museum of Archeology and Anthropology de Cambridge intitulée The Origins of the Afro Comb revenait sur l’histoire millénaire de l’outil : de l’Égypte ancienne à aujourd’hui en passant par son usage symbolique lors du Mouvement des droits civiques. C’est précisément cette dernière période qui coure sur deux décennies (1960-1970) que l’artiste privilégie dans son exposition.

Satch Hoyt a une première fois utilisé le peigne en 2002 avec son œuvre Ice Pick présentée dans l’exposition. Modelé en cristal, le peigne devient alors un objet à l’apparence précieuse arborant sur le manche le mythique poing dressé. Une réplique de couleur noire du peigne translucide se trouve à côté, également posée dans une valisette en cuir noir dont le fond est recouvert de tissu rouge, symbole des multiples déplacements de l’objet. Intitulé From Mau Mau to Brixton (2009), le peigne sculpté dans du bois d’ébène fait de cet l’objet un signe de luttes, ici celle de la révolte des Mau Mau au Kenya contre la présence britannique de 1952 à 1960. Un casque audio directement connecté au coffret nous permet d’apprécier un assemblage de sons qui peu à peu se juxtaposent pour former une composition rythmique où l’on reconnait le bruit caractéristique du frottement de cheveux. Le son, véritable composition, est analogue aux sculptures de l’artiste : une combinaison d’éléments, vecteurs et réminiscences de différentes histoires, orchestré au sein de formes séduisantes.

 

Déplacement politique des objets

Le peigne, ici, nous mène inévitablement vers le rôle politique des cheveux et de ses arrangements. La coiffure afro est devenue aux États-Unis dans les années 1960 et 1970, un véritable support des revendications du Mouvement des droits civiques. Assumer ses cheveux frisés comme le refus de se soumettre à des normes esthétiques établies par la domination blanche. L’éruption de mouvements tels que « Black is Beautiful » donne la force à de nombreux-ses afro-américain-e-s d’arrêter de se lisser les cheveux pour au contraire accepter fièrement son corps, sa présentation et ses représentations. Des personnalités publiques, souvent artistes, forcément plus « représentées » dans les médias ont conduit à la considération du cheveux comme symbole de la protestation, à l’image de Nina Simone qui, à un tournant activiste de sa carrière, n’apparaitra plus avec des cheveux lissés.

Également musicien, Satch Hoyt vient également questionner la place de cette discipline dans la représentation des afro-américains aux Etats-Unis. En effet, la musique et le sport ont longtemps constitué des lieux où ils et elles pouvaient prétendre au succès et à la reconnaissance, entretenant des logiques de reproductions des stéréotypes nauséabonds. He Loved Him Madly (2012), trompette en fourrure déjà évoquée, semble jouer sur la double connotation du mot texture qui se réfère à la fois au toucher et au son. L’étrange objet est aussi un hommage à la composition du même titre de Miles Davis, lui-même en hommage à Duke Ellington en 1974.

Burning of the Midnight Lamp (2013), guitare calcinée accrochée au mur, réfère à l’acte légendaire de Jimmy Hendrix qui mit le feu à sa Fender Stratocaster lors d’une performance en 1967 au Monterey Pop Festival. Le titre est également celui d’une chanson aux paroles mélancoliques de l’album Electric Ladyland (1968). Noircie par les flammes, l’usage systématique de la couleur noire dans l’exposition nous est cette fois imposée avec plus de violence. Également plus agressif, l’installation au mur Pick Pendant (2014) est constituée de plusieurs croix, chacune formées par quatre « black fist comb ». L’ensemble s’apparente à une sorte de collier géant au motif barbelé produisant ainsi avec brutalité un écho à l’œuvre placée en face : Slave (2009).

À l’image des individus, les objets s’inscrivent dans des flux de circulation précis qui les chargent de considérations marchandes mais aussi politiques et affectives. Silencieux et précieusement arrangés dans l’espace, les objets transformés de Satch Hoyt prennent la forme d’une curieuse collection. C’est précisément par ces stratégies de déplacements (et à un premier niveau dans le contexte de l’art) que l’artiste parvient à déplier différentes histoires au sein de ces objets, devenus alors recueils, récipients, signes et parfois même prétextes.

 

Satch Hoyt, Riding Celestial Chariots – On Mining Entangled Vernaculars, a été présenté du 11 février au 4 avril à la Galerie Wedding.