<i>The Sea Within</i> de Lisbeth Gruwez The Sea Within de Lisbeth Gruwez © D.R.

Pénélope

Lisbeth Gruwez présente au festival de Marseille son solo Pénélope en première française et The Sea Within (pour dix interprètes féminines). Deux œuvres qui esquissent les pourtours de la condition féminine sans jamais en faire une identité de nature.

Par Marie Reverdy publié le 29 juin 2018

Il y a une différence énorme entre l’identité féminine et la condition féminine, entre se dire que l’on naît femme ou se dire qu’on le devient à force du regard qu’autrui nous porte. L’héritage lointain des images galvaudées du « deuxième sexe » a bien failli se confondre avec l’idée d’une nature féminine. Faire taire les bouches, cacher les corps, partir en guerre... Face à cette construction archaïque de la différence entre hommes et femmes, Lisbeth Gruwez invite à écouter la Pénélope qui sommeille en chacun(e) de nous et interprète elle-même.

« Mais, chez toi remontant, active, va reprendre
Ta toile et tes fuseaux, puis régir d’un coup d’œil
Tes servantes ; parler sera l’œuvre des hommes,
Et la mienne avant tout : je commande où nous sommes. »
(Chant I)

Voici comment le jeune Télémaque confisque la parole à sa mère Pénélope, dès le Chant I de L’Odyssée… Depuis l’antiquité Pénélope se plie aux injonctions. Elle remonte dans sa chambre, tisse et pleure, dort et attend…

Lisbeth Gruwez est accoudée, regard vers le lointain, sur une terrasse de la Friche de la Belle de mai. Une voiture passe au loin, cadeau de l’espace public, Pénélope entame son premier geste dans un bruit de moteur. « Son mouvement est celui de l’inertie ». Son esprit s’évade… Lisbeth Gruwez commence à tournoyer, autour de l’axe de sa jambe droite. Son mouvement, incessant, durera 20 minutes sur une musique électronique d’inspiration minimaliste, composée par Maarten Van Cauwenberghe. Sa longue jupe noire plissée se déploie dans l’extase des derviches, laissant s’échapper autant d’images d’une Pénélope désirante. Les mains guident, accompagnent, dialoguent, figurent. Images de l’amour, de la maternité, de la tristesse, du sommeil, de la liberté, de l’attention portée à soi.

 

Pénélope représente toutes les femmes : Nymphes, Sirènes, Calypso ou Circée, mais également Hélène que Télémaque rencontre à Sparte. Une Hélène bafouée parce qu’elle a aimé et désiré le troyen Parîs, parce qu’elle a voulu vivre libre en terre étrangère. Hélène qui a appris à se taire ou à parler pour s’insulter elle-même et justifier la violence des hommes : « Quand vous tous, Achéens, pour moi, face de chienne, poussiez vers Ilion la plus hardie des guerres » (Chant IV).

Le désir des femmes doit rester secret. C’est donc par la danse que Lisbeth Gruwez répond à la profusion de paroles des hommes. Les tourmentes de la condition féminine jaillissent par la force centrifuge du tournoiement, laissant échapper également, peut-être, le chuchotement des femmes murmurant « je désire » comme autant de secrets cachés dans les replis de sa jupe.

 

The Sea Within

Des tournoiements de Pénélope naît « The Sea Within », multipliant l'incarnation des figures féminines qui peuplent silencieusement L’Odyssée. Cette pièce chorégraphiée par Lisbeth Gruwez encore une fois sur une musique de Maarten Van Cauwenberghe, est écrite pour dix jeunes danseuses. « Condition féminine », « pratique de la méditation », « évocation de la colère » et « exploration du processus d'individuation tel qu'il se construit au sein d'un groupe tribal » sont le point de départ de ce travail.

 

 

Le mouvement commence dans la pénombre, la brise, le sifflement léger du vent, la lenteur. Venus des quatre horizons qui cerclent la scène, les corps se meuvent comme dans la résistance de l'eau jusqu'à atteindre le cœur du plateau, avant de devenir eux-mêmes onde marine, brassés de courants intérieurs. Enracinées et flottantes comme un champ resserré d'algues ou de roseaux, les dix jeunes filles sont balayées par la brise capable de les faire plier sans jamais les rompre. De faire groupe à faire corps, le plateau se peuple d'images qui se construisent à l'épreuve d'une durée hypnotique. Un mouvement de lame de fond se déploie parmi les bruits de soupirs, de suffocation, d'essoufflement. Mais ce qui a été fait doit être défait, telle est la cruauté des cycles où renaître implique mourir. Les corps s'éparpillent, puis se refondent en une ligne, sombrent, glissent, s'enroulent comme des anguilles, se relèvent, combattent.

Quelque chose bascule au milieu de la pièce, quand point une parole chuchotée, brûlant l'intérieur des glottes avant de s'échapper dans une expression de douleur et de révolte. L’événement advient par l'attention que nous portons, soudain, aux visages. Une chorégraphie pour front, joues, sourcils, lèvres, langue et dents. L'individu vient de naître et persiste, grimaçant, dans le flot incessant du temps. La tempête couve, la colère explose dans le rugissement des bacchantes, la houle soulève sa crête d'écume dans un élan cathartique. Nous avons regardé les corps, le chœur, les mains avant que les yeux ne finissent leur course sur les visages, épousant le mouvement même de l'individuation et de la conscience de soi.

 

> Lisbeth Gruwez, Pénélope a été présentée les 16 et 17 juin à la Friche la Belle de Mai ; The Sea Within a été présentée les 19 et 20 juin au Merlan dans le cadre du festival de Marseille