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Critiques Danse Opéra

Penelope sleeps

Le week-end « Sur les Bords #1 » ouvre la saison du T2G à Gennevilliers en célébrant les formes simples et en remettant au cœur de la programmation, le spectateur et ses interprétations. Dans cette joyeuse fourmilière, la chorégraphe Mette Edvardsen et le compositeur Matteo Fargion nous égarent quelque part entre la rêverie éveillée et la réalité endormie, à coup de paroles parlées, chantées et racontées. 

Par Léa Poiré publié le 10 oct. 2019

 

Trois corps sont allongés, deux femmes et un homme, habillés comme à la ville, éclairés dans un halo de lumière laiteuse. Deux instruments de musique, un clavier électronique et un clavier à soufflerie appelé harmonium, sont posés au sol à leur côté. A-t-on besoin de beaucoup plus pour composer un opéra ? La chorégraphe norvégienne Mette Edvardsen et le compositeur Matteo Fargion ont fait le parti que non. Dans Penelope Sleeps – un « opéra essayiste » car imaginé comme un essai – ils réduisent ainsi ce genre lyrique demi-millénaire à sa substantifique moëlle. Parole, chant, musique, corps. Rien de plus. Rien de grandiose. En apparence.

 

Épopée en privé

Sans chichis ni dorures, le paysage de Penelope sleeps pourrait avoir l'air de rien, mais il suffit des premiers mots pour partir déjà très loin, sur les rivages de l'inconscient, du songe, du rêve et du sommeil. Les histoires, parlée ou chantées – parfois les deux à la fois –, sont simples : il est question d'une araignée qui se glisse derrière un lit, d'un souvenir de lune, de dormir comme une pierre, d'un élan d'écriture lors d'une nuit d'insomnie, d'une aveugle, d'une rencontre avec un petit garçon suédois, d'un voyage en Atlantique au bout du monde, et enfin de Pénélope, nom d'un club où un couple se rencontre dans la nuit.

Mais Pénélope, c'est aussi l'épouse trop fidèle du héros grec Ulysse parti pendant près de 20 ans en guerre de Troie. Elle hante la pièce sans jamais apparaître frontalement. Pouvant surgir dans les méandres des anecdotes racontées comme des odyssées, ou dans tous ces récits d'attente et de sommeil où se développe une vie intérieure à laquelle il nous importe de donner crédit. Pénélope aurait-elle pu patienter 20 ans sans se mettre à rêver ?  

 

I'm not sorry

Les gros oreillers moelleux, placés à notre disposition, nous appellent. Au fil de la pièce, le public doucement glisse, s'affaisse, relâche la pression. Des mélodies, étrangement familières et pourtant enracinées dans un lointain passé, nous bercent. Les voix et l'enchevêtrement des niveaux de discours tantôt scientifiques, quotidiens, mélancoliques ou géopolitiques créent un cocon de confiance. Rarement une pièce nous aura autant mis dans la confidence.

Alors, quand l'émotion se porte jusqu'au bord de nos yeux, sans tristesse ni jubilation, il s’agit de la laisser advenir. Sur un air de complainte, « I'm not sorry, no, no, no, no » est répété par les trois interprètes, chacun usant de son langage : un chant clair, une voix grave, et une mélodie jouée à l'harmonium. Dire une chose sur le ton du contraire, se contredire sans en pâtir : Penelope sleeps, par la finesse de son écriture, réussi à toujours se déployer entre plusieurs mondes, sans les opposer. Quelque part entre une rêverie éveillée et la réalité endormie. 


> Penelope sleeps de Mette Edvardsen et Matteo Fargion a été présenté le 5 octobre au T2G, Gennevilliers dans le cadre de « Sur les bords #1 » ; les 17 et 18 octobre au BIT teatergarasjen à Bergen, Norvège ; en 2020 au CCN de Caen