© Friderike Heuer.
Critiques Théâtre

Pequeños territorios…

La compagnie mexicaine Teatro Linea de Sombra œuvre depuis 25 ans contre l’invisibilisation de minorités. Le festival Sens interdits, à Lyon, accueillait trois de leurs pièces, dont Pequeños territorios en reconstrucción (Petits territoires en reconstruction), une fable documentaire offrant une mosaïque de portraits féminins.

Par Christiane Dampne publié le 30 oct. 2019

La première apparition en France de la compagnie mexicaine remonte à 2011 aux Hivernales d'Avignon avec la pièce Amarillo sur les conditions des migrants mexicains. L'année suivante elle collabore avec la compagnie Carabosse pour Article 13 – une installation sous la forme d’un immense mémorial vivant dédié aux milliers de migrants morts du monde entier qui disparaissent chaque année – au festival des Invites de Villeurbanne. En 2019, c’est au tour du festival Sens Interdits d'accueillir Teatro Linea de Sombra. Patrick Penot, son directeur, triple la mise en programmant trois de ses pièces jamais jouées en France. Cette heureuse initiative permet d'approcher plus finement la recherche artistique de la compagnie. Toujours nourrie d’études documentaires, anthropologiques et sociologiques, elle mise sur la transdisciplinarité et se démarque par sa grande intelligence des espaces qui, souvent vide au commencement, se peuplent petit à petit jusqu’à saturation.

 

Histoire de la violence

Chacun des spectacles présentés explore les multiples visages de la violence. La ville de Ciudad Juarez – à la frontière mexico-étasunienne – sert de toile de fond à deux pièces : Baños Roma et La Brisa. Cette ville frontalière considérée comme l'une des plus dangereuses du monde est un lieu emblématique des conflits qui déchirent le pays, de la corruption qui le gangrène et de l'impunité générale à l'égard des responsables de la disparition de 2000 jeunes femmes.

Pequeños territorios en reconstrucción, la troisième création, est inspirée quant à elle de l'histoire réelle d'une communauté de femmes déplacées en pleine forêt par un groupe armé durant la guerre civile en Colombie. Pour raconter cette histoire, la compagnie puise à plusieurs sources : des rencontres avec de nombreuses femmes de la communauté, des ateliers menés avec elles et leurs enfants, des lectures et des investigations. Le choix documentaire évince l’illusion théâtrale : les actrices manipulent les objets et les caméras à vue, s'adressent directement à nous et n’incarnent pas de personnages. Sur le plateau, un écran au centre, un tas de parpaings sur le côté et deux comédiennes : une narratrice-traductrice et une chanteuse comme partenaires de jeu. À chaque fois qu’un parpaing est saisi c’est un nouveau portrait de femme se dresse, un nouvelle histoire qui est racontée.  Et sous nos yeux, naît progressivement la « Cité des femmes », ce village composé de 98 maisons, une école, des églises et un café Internet, qu’elles ont construit seules, pierre après pierre, pendant neuf ans. Mais sur Turbaco, l’ombre de la terreur plane encore : « le futur devient une menace et non plus une promesse ».

 

La puissance du silence

La 2e séquence aborde la présence des gangs criminels avec la question : comment représenter la violence ? « La violence s'immisce partout dans les moindres interstices de la vie. Il y a quelque chose d’irreprésentable dans la violence. » De cet aveu d'impuissance exprimé, la compagnie fait le choix du silence. Aucune parole n’est prononcée à haute voix. C’est sur un écran que nous sommes invités à lire les informations concernant l’exaction des cartels de cocaïne et les réflexions portées par la compagnie. Enfin, une dernière partie vient brouiller les repères entre réel et fiction. Sont évoquées des lettres écrites par les enfants colombiens de la Cité des femmes à des enfants mexicains qui leur répondent en retour. Leurs lettres n'arriveront jamais : les enfants disparaissent à la manière du conte d'Andersen où un flûtiste emmène une ribambelle de gamins.

Ces lettres perdues seraient-elle la métaphore de ce théâtre qui continue à tenter de dire, même s’il peine à être entendu ? Sans relâche, la compagnie Teatro Linea de Sombra travaille à révéler les zones sombre et à sortir les injustices de l’ombre. Une quête exigeante et une recherche perpétuelle qui n’a pas peur d’exposer ses doutes. « On pensait qu'on trouverait des certitudes. Mais les questions se sont multipliées et aujourd'hui nous n'avons pas de réponse ».

 

> Le festival Sens interdits a eu lieu du 16 au 27 octobre à Lyon

> Baños Roma, le 5 novembre à l’Estive, Foix ; les 8 et 9 novembre à Rennes, dans le cadre du festival du TNB