© Vue de l’exposition Persona Everyware, Ingrid Luche (detail), centre d’art Le Lait, 2020. p. Phœbé Meyer
Critiques arts visuels

Persona Everyware

Rassemblant huit artistes européens, l’exposition Persona Everyware met en exergue les anomalies d’une « infosphère » qui reconfigure chaque jour nos réalités et nos identités. Au croisement de l’intime et du collectif, de l’anonymat technologique et de la réflexion humaniste, ce passionnant terrain d’investigation post-internet prenait place au centre d’art Le Lait, à Albi.

Par Julien Bécourt

L’exposition aurait aussi bien pu s’appeler Faux et usage de faux, puisque les huit artistes réunis par les trois commissaires (Anne-Lou Vicente, Raphaël Brunel, Antoine Marchand) ont pris pour axe de travail les phénomènes de duplication industrielle, la réappropriation d’images existantes et la dépersonnalisation de la forme artistique. Au demeurant, la définition du mot persona éclaire plus précisément le propos : « Une ou un persona, du verbe latin personare (per-sonare : ‘’parler à travers’’), est une personne fictive stéréotypée ». Le mot était utilisé pour désigner le masque que portaient les acteurs de théâtre romains, masque déjà en vigueur dans le théâtre grec, où il était désigné comme prosopon. Carl Gustav Jung reprendra ce terme dans les années 1920 pour désigner une instance psychique d'adaptation de l'être humain singulier aux normes sociales, et Bergman signera sous ce titre l’un de ses films les plus célèbres. Combiné au jeu de mots Everyware, qui désigne à la fois « partout » (everywhere) et la marchandise (ware), l’intitulé de l’exposition renvoie à la figure d’un au-delà machinique, présence immatérielle et omniprésente, régissant aussi bien l’économie mondiale que le cours de nos existences. La question ici n’est pas de savoir vers quelle curieuse destinée collective nous entraîne ce monde du libre-échange dématérialisé et ses virus sans frontières, mais comment en traduire plastiquement les aberrations.

Ready-unmade

On s’en aperçoit ces jours-ci avec l’irruption du COVID-19 qui fait vaciller l’économie mondiale, le système ne tient qu’à un fil et peut basculer d’un jour à l’autre devant la manifestation invasive d’un facteur externe. Les huit artistes présentés dans l’exposition s’efforcent de démontrer l’invalidité de ce système par un subtil jeu de détournement. La démarche de Guillaume Constantin consiste à relever les bugs dans la fabrication industrielle de sweat-shirts reproduisant des œuvres d’art canoniques. Ces ready-made (portés lors du vernissage par la médiatrice du centre d’art) comportent des anomalies graphiques, et derrière le rococo-kitsch de la reproduction s’opère une relecture de l’histoire de l’art, mutée en maillon du consumérisme planétaire. S’appropriant le décorum anachronique du musée, l’artiste a également disséminé des fragments de bustes et de têtes de statues de la Renaissance dans les salles d’exposition. Imprimés en 3D à partir de fichiers en open source de musées patrimoniaux, ces visages féminins tronqués s’encastrent dans une bibliothèque ou reposent, yeux clos, sur un radiateur. Convoquant l’idéal féminin d’un autre âge, ils veillent sur les lieux dans un état intermédiaire, entre disparition et matérialisation.

 

Surface rutilante

Dans sa série Swiped Circumstances qui jalonne l’exposition, Anouk Kruithof réalise des impressions sur latex de photographies d’armes saisies par la TSA (l’agence de la sécurité des transports) aux Etats-Unis, auxquelles sont associée la carte d’identité de leur propriétaire. En adjoignant des gants en caoutchouc et des yeux en plastique à ces origamis de latex, elle prête une nouvelle vie à des identités anonymes. Travail de réappropriation encore avec les robes luxuriantes d’Ingrid Luche, suspendues à un portique aux côtés d’accessoires semblant sortis du dressing d’un fashion designer, ou étalées sur le sol comme des sculptures désincarnées. Derrière les motifs pop et les apparats glamour, les accessoires en question ont été récupérés par l’artiste lors de ses déplacements aériens tandis que ses Ghost Dresses sont ornées du visage de Nasim Najafi Aghdam, cette jeune iranienne, bodybuildeuse et militante végane, qui s’est rendue en 2017 dans les locaux de YouTube équipée d’une arme de poing. Ne tolérant pas que la plateforme applique une restriction d’âge sur ses vidéos et ne la rémunère pas assez pour ses chaînes aux milliers d’abonnés, elle avait ouvert le feu sur les employés avant de se donner la mort. Là encore, derrière une surface rutilante se dissimule une réalité plus sombre. Qu’elle soit réelle ou supposée, la discrimination peut conduire aux pires extrémités, et Ingrid Luche s’en fait le relais à travers une installation aux multiples entrées possibles.

Les deux posters de Kevin Desbouis, issus de la série Claire's, sont réalisés à partir de captures d’écran de vidéos YouTube montrant de jeunes adolescent.e.s se faisant percer les oreilles dans l’illustre chaîne de magasins. De ces visages low-fi aux couleurs saturées émane une aura inquiétante. Le regard vide, ils apparaissent comme les icônes d’un monde phagocyté par la technologie. Trois vidéos sont également présentées : celle du duo Emilie Brout & Maxime Marion pastiche les clips corporate où des couples, respirant le bien-être, évoluent dans des cadres de vie luxueux et aseptisés. Tournée dans leur atelier, leur vidéo se réapproprie le cahier des charges de Shutterstock, une immense base de données proposant des images génériques soumises aux licences de la société. Le couple se met en scène en exagérant ses attitudes - sourire radieux, complicité amoureuse, paysages de rêve -  afin qu’elle réponde aux contraintes de la plateforme, tout en laissant entrevoir la part bien réelle de leur intimité. 

 

Vue de l’exposition Persona Everyware, Eleni Kamma, centre d’art Le Lait, 2020. p. Phœbé Meyer

 

Mascarade 

Dans le court-métrage Casting Call, Eleni Kamma met en scène avec un humour féroce les conflits et désaccords opposant les différents pays de l’Union Européenne. Chacun des pays membres est incarnée par un personnage affublé d’un masque de carnaval, tandis que l’étranger est mis au ban de cette garden-party aux accents médiévaux. Incarnation des dérives politiques et de la bouffonnerie du pouvoir, une marionnette grimaçante y est embrasée dans un grand feu de joie. Le rite païen se transforme alors en exutoire collectif, et la question migratoire fait l’objet d’un bizutage archaïque. Quant à The Opening Monologue de Pedro Barateiro, réalisé exclusivement à partir de found footage YouTube, il dresse un état des lieux de la culture occidentale à l’ère du Capitalocène. Cette cosmogonie new age est narrée par une voix-off robotique et lugubre, que l’on associe spontanément à une entité post-humaine. Une chose est sûre, on ne se laissera pas faire et la riposte s’organise, avec un sens aigu de l’ironie et de la poésie. Les artistes avancent masqués, et on sait à quel point c’est salvateur en cette période de crise sanitaire.