For Four Walls de Petter Jacobsson et Thomas Caley © Laurent Philippe

Piano Piano

Piano Piano, le dernier programme de saison du Ballet de Lorraine à l’Opéra de Nancy, était double mais sur une même longueur d’onde. Entre minimalisme et impressionnisme, Jour de colère de Olivia Grandville et For Four Walls des chorégraphes maison Petter Jacobsson et Thomas Caley mettent en relief la musique américaine, jouée en live.

Par Nicolas Villodre publié le 28 mai 2019

Le Ballet de Lorraine clôt sa saison en musique. Celle, minimaliste, intitulée Evil Nigger (1980), du compositeur afro-américain Julius Eastman qu’a choisi la chorégraphe Olivia Grandville pour sa création Jour de colère et celle - Four Walls - d’un autre américain, John Cage. Impressionniste et contrainte, faisant place au silence, datant de 1944 et redécouverte dans les années 70 grâce au pianiste Richard Bunger, Four Walls était destinée à un « drame dansé » en deux actes de Merce Cunningham, dont le premier fait l’objet d’une recréation de toutes pièces par le duo Petter Jacobsson et Thomas Caley, chorégraphes maison du Ballet de Lorraine.

 

Passer le mur du son

Le titre de la proposition dansée, For Four Walls, se réfère sans ambiguïté à l’une des premières collaborations entre Cage et Cunningham, qui leur permit de clarifier et d'identifier leurs éléments de langage. Outre la qualité technique et chorégraphique de ce qui nous a été donné à voir, deux composantes de la pièce valent à elles seules le déplacement : la performance pianistique de la soliste Vanessa Wagner intégrée sur scène à la partition dansée ; et, le dispositif scénographique imaginé par Peter Jacobsson et Thomas Caley, à base de deux murs de miroirs à angle droit subtilement éclairés par Eric Wurtz qui démultiplient un corps de ballet au mieux de sa forme. De même que Cunningham se dégagea progressivement, après Four Walls, de l’empreinte et de la technique Martha Graham, Peter Jacobsson et Thomas Caley s’affranchissent de celle de Merce, qui fut l’un de leurs maîtres.

 

For four Walls de Peter Jacobsson et Thomas Caley p. Laurent Philippe

 

Leur gestuelle gagne en légèreté, en simplicité comme en transparence, tout en conservant une grande exigence d’écriture et un sens de la progression dénué de la moindre velléité dramaturgique ou d’éloquente tentation. Un savoir-faire prosodique, métrique, géométrique. L’œuvre est élégante, saisissante, aérienne.

La contrainte – un exercice de style de type pataphysique – poussa John Cage à n’utiliser que les touches blanches du clavier et à intégrer une section totalement silencieuse. Le texte de ce mélodrame est de la main du chorégraphe Merce Cunningham ; des lyrics en vers libres interprétés a cappella par les danseurs hors champ – une forme d’équivalence rétinienne du silence. Leur retour sur scène et celui de la pianiste après une fausse sortie comble l’audience.

 

Maudite musique

Avec sa pièce Jour de colère, Olivia Grandville rend, quant à elle, hommage au compositeur afro-américain Julius Eastman avec un de ses titres emblématiques, Evil Nigger, une œuvre en trois parties : Gay Guerrilla, Evil Nigger et Crazy Nigger. La pianiste Melaine Dalibert et le guitariste Manuel Adnot, ont arrangé et interprété live cette pièce d’une trentaine de minutes écrite à l’origine pour quatre pianos. Le décor est d’esprit Op Art, avec trois grands stores à lamelles verticales, dits californiens, bornant l’espace et des costumes aux vives teintes, très plaisants à voir, imaginés par Jocelyn Cottencin. Le court métrage de Dick Fontaine, Sound (1967) opposait la musique savante de Cage à l’exubérance jazzistique du saxophoniste Roland Kirk. Dans le cas présent, la composition minimaliste d’Eastman est bel et bien dans la lignée de son prédécesseur.

 

Jour de colère de Olivia Grandville p. Laurent Philippe

 

L’élémentarisme de la pièce, qui se conclut crescendo et lyriquement, se retrouve dans les lumières d’Yves Godin, aux effets limités au strict nécessaire. Pour ce qui est de la danse, dans un premier temps elle nous a semblé combiner une succession ou une accumulation d’actions quotidiennes et de gestes diversement connotés, voire polysémiques, des boucles répétées ad lib s’entrecroisant dans l’espace, inspirées par le sport, l’art martial, le défi ou la célébration victorieuse. Les mouvements se sont ensuite ciselés, diversifiés, affinés. Le quotidien s’est stylisé, les variations se sont enchevêtrées, les danseurs se sont mus en toute indépendance. Le rideau d’avant-scène s’est en partie levé, les musiciens se sont emballés. La lumière est devenue chaleureuse. Le final, dans la pénombre et la sérénité, est de toute beauté.

 

> Piano Piano du CCN Ballet de Lorraine a été présenté du 23 au 26 mai à l’Opéra de Nancy ;

For Four Walls de Petter Jacobsson et Thomas Caley les 12, 13, 15 et 16 octobre au Théâtre National de la Danse Chaillot à Paris et les 3 et 4 décembre au Théâtre du Beauvaisis dans le cadre du Festival d’Automne ; le 30 janvier 2020 à l’Arsenal, Metz ; le 25 février 2020 la Cité des Congrès avec le Lieu Unique à Nantes

Jour de Colère de Olivia Grandville le 30 janvier 2020 à l’Arsenal, Metz ; le 25 février 2020 à la Cité des Congrès avec le Lieu Unique à Nantes

> Transparent Monster de Saburo Teshigawara et Flot de Thomas Hauert du CCN Ballet de Lorraine le 15 juin à l’Atelier de Paris CDCN dans le cadre du festival June Events