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Critiques Performance Danse

Poetry In Motion

Carolyn Carlson a pris le mot event au sens artistique que lui attribua George Brecht en 1960, avec sa pièce anti-spectaculaire composée uniquement d’une suite d’instructions pour conducteurs d’automobiles, Motor Vehicle Sundown

Par Nicolas Villodre

A ce sens premier, Carlson a sans doute ajouté celui de la pratique de Cage et Cunningham consistant à réaliser des collages d’extraits de répertoire suivant les besoins du moment, en s’adaptant aux lieux ou au public destinataire. Ces combinaisons d’autoréférences laissant place au hasard devenant à leur tour œuvres uniques. A cet égard, la seconde partie du programme offert dans la magnifique salle d’Ariane Mnouchkine était constitué, entre autres, de segments déjà repérés dans son Dialogue avec Rothko (2013). Poetry In Motion reprend le titre d’un tube de 1960 signé Mike Anthony et Paul Kaufman, chanté par Johnny Tillotson, popularisé par Bobby Vee puis, l’année suivante, par Cliff Richard.

All That Falls (Tous ceux qui tombent) est de nouveau une citation. Pour peu qu’on l’écrive sans « s », le titre rappelle celui d’une œuvre radiophonique écrite en 1956 par Samuel Beckett qui reprend le psaume 145-14 : « The Lord sustains all that fall and raises up all who are bowed down » (« Le Seigneur soutient tous ceux qui tombent et redresse ceux qui sont courbés »). L’argument du duo chorégraphié par Blue Lady s’inspire, précise la feuille de salle, du recueil de poèmes de Khalil Gibran, Le Prophète (1923). Il est excellemment interprété par Céline Maufroid et Juha Marsalo sur une playlist perso de Vivaldi, Bach, Michael Haydn et Verdi.

Le concept musical de « pot-pourri » trouve ici son équivalent dans la scénographie, à savoir les cinq tubes-arbustes que la danseuse sort d’une bassine en fer blanc, chargés de terre nourricière et de symbolique « eco-friendly ». Le duo, nous dit-on, « construit sa relation comme un arbre de vie » et édifie sa maison, « planche après planche » comme s’édifie l’amour. Le danseur ne cesse de scier des lames de parquet qui, au final, deviennent des planches de salut pour la partenaire dans une diagonale périlleuse, interrompue par le fondu au noir. La danse est, comme toujours, à la fois saccadée et sinueuse. En pointillés, en délicatesse, en fluidité. Avec, pour une fois, quantité de portés et d’envolées lyriques. Les costumes de Chrystel Zingiro et Aurélie Noble et les lumières de Guillaume Bonneau soulignent ces qualités.

Poetry Event Carlson / Perret a révélé une facette inattendue de la « grande artiste », ainsi que l’a qualifiée le présentateur de la soirée. L’étoile a brillé sous les sunlights du Théâtre du soleil, non plus comme chorégraphe mais comme convertie au Tanztheater. Elle et son partenaire Juha Marsalo prennent la parole, la première en lançant des phrases sibyllines en anglais quelquefois contradictoires, le second en les traduisant illico dans la langue Molière. Les textes poétiques ont été écrits par elle ; ils sont par elle interprétés avec un talent de comédienne indiscutable, amplifiés par le micro HF, récités de mémoire, projetés dans la salle avec des intonations nous rappelant celles obtenues par Bob Wilson d’une Lucinda Childs.

Certes, par moments, la danse trouve à s’exprimer. Si la metteuse en scène transforme pour le coup la virtuose Céline Maufroid en simple figurante (on n’ose dire potiche), en « extra » de luxe jouant la somnambule bauschienne, en fille de Géronte (muette, cela « s’entend », comme toute danseuse), en muse pour peintre, prête à être encadrée, elle se réserve, quant à elle, une belle variation exécutée en pantalon patte d’eph soulignant sa légendaire silhouette. L’autre « event » ou événement de la soirée étant la prestation phénoménale du musicien qui accompagne la pièce, Guillaume Perret, véritable homme-orchestre à lui seul. Carlson fait aussi sa capricieuse, introduit du fantasque et une distance ludique, prend plaisir à ses jeux de mots, saisit opportunément l’instant et le moindre incident, taquine son partenaire et la salle qu’elle mobilise, lui lançant des eaux fortes en guise de tracts. Et également des fleurs, que celle-ci lui renvoie sous forme d’acclamations.

 

> Poetry in Motion de Carolyn Carlson a été présenté le 19 juin au Théâtre du Soleil, dans le cadre du festival June Events, à Paris.