<i>Flirt</i> de Florian Pautasso, Flirt de Florian Pautasso, © Camille Pautasso.
Critiques Théâtre

Pour un flirt…

Florian Pautasso

Mystère et boule de gomme dans l’intimité d'une rencontre, bercé par une fantaisie douce au pays de la séduction jamais consommée, c’est Flirt, le nouveau spectacle de Florian Pautasso. 

Par Elie Salleron publié le 24 sept. 2015

 

 

Un grand rideau d’or planté au milieu d’un espace vide. L’image nous frappe. Que nous dissimule cette immensité chatoyante ? La réponse ne tarde pas : quatre comédiens y sont cachés et veulent nous rencontrer, peut-être nous séduire, malgré la timidité dévorante, qui est la leur et la nôtre. Ils y parviendront, mais comme l’obstacle est grand ! 

Depuis Quatuor violence, dont nous parlions déjà un peu ici, Florian Pautasso a trouvé un endroit de création qui lui est cher, et on comprend bien qu’il veut y rester encore un moment. L’équipe a changé, mais d’un surplus : Aurélie Lannoy, comédienne démesurée, fragile et cartoonesque, bouleverse le paysage beauté-canon, homogène et lisse de la troupe initiale. Dérangement crucial dans l’ordre du charme. Parce que dans Flirt, il s’agit bien de plaire. 

Or, si Quatuor violence se démarquait par la séduction éclatante des acteurs, rendue nécessaire par mouvement inverse au sujet traité, dans flirt, c’est justement parce qu’il faut séduire qu’ils accumulent les erreurs – Chez Florian Pautasso, les erreurs de l’humain sont les erreurs de l’acteur, et vice versa – Ils sont tendus, nous tournent le dos, hésitent à nous parler, bref, de signes à signes, dessinent le monde presque invisible de la fébrilité dans la rencontre amoureuse. 

Amoureux de qui ? Du public. C’est le grand pari du spectacle, rassembler les spectateurs en une seule entité, lui parler face à face, tantôt comme un seul être, tantôt comme individus séparés ; reproduire l’intimité de la rencontre – qu’on sait être à deux – dans une rencontre entre deux collectifs. Un endroit d’incertitude, cher au spectacle vivant, d’autant plus fragile que Florian Pautasso risque ici la chose plus loin. Il ne s’agit plus de charmer les spectateurs par un récit à distance, mais de faire du charme lui-même le récit principal. Du aime-moi pour ce que je te raconte, on va au aime-moi – exhortation minimale et brute, récif de toutes les beautés, de tous les dangers. 

 

La beauté circule, comme le ridicule  

Heureuse surprise ! Au risque d’être cru et de pensée bâtarde, disons-le franchement : le théâtre se caractérise aussi par l’idée qu’on ne peut pas se taper le comédien ou la comédienne qui joue Titus ou Bérénice sur scène, car vraiment leur beauté est inaccessible, comme le monde du théâtre, lui-même beau et inaccessible. Frustration fondamentale, mais parfois saturante à la longue. Dans flirt, chaque spectateur peut enfin se trouver au même niveau de charme que les acteurs. La beauté circule. Le ridicule aussi : dans la séduction, on est tous dans le même bateau (ou la même galère...). 

Alors les acteurs passent de la discrétion maladive à l’exposition brutale ; inouïs dans leurs risques, ils traversent l’ambition de nous plaire dans des extrémités grotesques, tragiques, saturées, grandiloquentes. Un seuil est franchi, et nous en revenons au rideau, qui incarne, dans sa quasi-immobilité, la borne de laquelle on se joue pour se voiler ou se dévoiler. Des questions se posent : Quelle est la part d’être qui se cache en nous dans la séduction ? Plait-on par secret et retenue, ou par l’exubérance et le dévoilement de soi ? Faut-il franchir ce doux seuil où deux êtres s’imaginent beaux sans se connaître encore ? Questions redondantes, lancinantes, et sans réponses : Florian Pautasso nous lance la vie et son mystère ; la subjectivité humaine est un miroir complexe. Spectateurs et comédiens marchent sur un fil : celui du flirt, où tout instant est un équilibre entre le trop ou pas assez dit, trop ou pas assez fait. 

 

Du flirt à l’amour  

Mais naturellement une réaction éclate : Splendide performance de Stéphanie Aflalo qui répond en lâchant la bride, par le renoncement à plaire : elle devient ce monstre difforme, étouffé jusque là par le labeur de la séduction, qui éclate en pulsions, en audaces de laideurs, et nous invite à la catharsis. Elle en devient belle : sublimation par le bas, « mon être n’est beau que parce qu’il est affreux» disait Artaud. 

Solal Forte, qu’on qualifierait d’acteur économe chez les Divins animaux, dépasse également son seuil : par amour pour nous il rampe, nous qui sommes grands, lui la larve, l’ignoble. Flavien Bellec fait dans la malséance : son flirt est comme splendide, mais incestueux. Aurélie Lannoy dépèce une banane, aimerait qu’on en rigole, son clown autiste et mongolien est d’une lumière étrange ; Florian Pautasso n’en fini pas de fouiller toutes les nuances de la beauté humaine. On sent la volonté d’un œil neuf. 

Enfin, au-delà du flirt, il y a l’amour. Le public lui-même devient réceptacle, symbole de la chose sublime ; les comédiens lui parlent, mais c’est aussi leur fantasme qu’ils scrutent à travers nous. Même s’il est question d’un jeu où l’équivoque reste la règle de mise, le cri d’amour est là, en sourdine, prêt à jaillir. On aurait eu du mal à croire que cette histoire là était anecdotique. 

Difficile de porter un jugement sur Flirt. Disons qu’il n’est pas le caillou lisse et évident de Quatuor violence. Florian Pautasso reste un artiste aventurier qui fait tapis! sur scène, prêt à chercher le théâtre dans toutes les secousses de l’être humain. Servi par une musique de bonne facture de Sophie Van Everdingen, tantôt de tempo, tantôt d’hypnose ; par une scénographie épurée ; par l’écriture collective réalisée avec ses comédiens ; par un micro, outil essentiel par lequel se dévoile le souffle et la fragilité de la voix, le metteur en scène bêche dans le désir d’être entendu autrement. On retrouvera l’insituable, la fantaisie, le soin extrême pour l’écoute du public, l’éclatement des dispositifs de mise en scène, et d’autres ingrédients qui font la qualité et l’originalité de son théâtre. 

 

Flirt de Florian Patausso, jusqu’au 26 septembre à Mains d’œuvres, Saint-Ouen ; en février à la Manufacture Atlantique, Bordeaux, du 12 au 14 mai 2016 aux Subsistances, Lyon.