Neïl Beloufa & les étudiants de HEAR, <i>Pousse 2</i> Neïl Beloufa & les étudiants de HEAR, Pousse 2 © A. Lejolivet – HEAR
Critiques arts visuels

Pousse 2

En l’espace de quelques jours, le plasticien Neïl Beloufa a monté une exposition collective avec les étudiants de la Haute école des arts du Rhin, à l’invitation du cinéaste et enseignant Alain Della Negra. Une proposition à l’image du travail de l’artiste, toujours prompt à intégrer un système pour mieux le détourner.

Par Julien Bécourt publié le 28 janv. 2019

 

Avec l’esprit d’équipe qui le caractérise et auquel il a su rester fidèle en dépit de son statut de « superstar de l’art », Neïl Beloufa a relevé le défi de mettre en place un workshop suivi d’une exposition à la Chaufferie, la galerie mitoyenne de l’école, en un temps record de quatre jours.

Pendant ce laps de temps, il était établi que « tout le monde avait le droit d’utiliser énergies, compétences et physiques de chacun ». Dans l’espace d’exposition, les cimaises disparaissent au profit d’une installation qui part dans toutes les directions. Ce dispositif hors-cadre fonctionne à plein régime, dans une pure dépense de vitalité. Les étudiants s’en sont visiblement donnés à cœur joie, filmant tout ce qui était à leur portée : Snapchat et YouPorn deviennent le support de canulars, tandis que des saynètes burlesques les mettent en scène dans des espaces publics – square, rues ou parkings de Strasbourg. Tout au long de ce workshop intensif, ces jeunes artistes ont constitué une véritable communauté, prenant la ville pour terrain de jeu et champ de bataille, plutôt que de s’astreindre à une production individuelle – même si certains travaux s’articulent séparément les uns des autres et portent déjà la patte de leurs auteurs (Ludovic Hadjeras, Emile Deruelle, Garance Oliveras, Verane Kaufmann, Seunghyun Park, Nino Podalydes…). Les étudiants ne se sont pas mis au service de l’artiste, comme c’est fréquemment le cas dans ce type de projet, mais c’est l’artiste qui s’est mis au service des étudiants en les aidant à mettre en forme leurs idées, soumis au « faire » et à l’« agir » plutôt qu’à la réflexion théorique. Il en résulte un joyeux capharnaüm hybridant vidéos, sculptures et performances, dans laquelle le « chef de chantier » s’est délibérément mis en retrait, sa note d’intention étant elle-même réinterprétée par les étudiants dans un simulacre d’entretien filmé.

 

Neïl Beloufa & les étudiants de HEAR, Pousse 2. p. A. Lejolivet – HEAR

 

Fonction symbolique

L’exposition apparaît comme un décor à la fois fantasmatique et prosaïque, en résonance avec des problématiques on ne peut plus actuelles : grillages de chantier, boucliers anti-émeutes, casques de moto transformés en écouteurs, reliques SM cousues main, procession attachée par des cordages… Autour d’une carcasse de voiture, trônant à l’entrée de l’exposition et reposant sur un socle rotatif, les éléments visuels et sonores s’agrègent entre eux à travers une narration fragmentaire, qui transparaît d’une strate à l’autre. La voiture est au centre des enjeux, engin d’un autre âge cristallisant les préoccupations sociales et environnementales. Objet de transition, donc, comme un vestige du passé qui n’aurait plus qu’une fonction symbolique, indice d’une civilisation moribonde quelque part entre Mad Max et Crash. Ornée d’un étendard, ce véhicule déglingué par les étudiants eux-mêmes (qui fait par ailleurs l’objet d’une vidéo très drôle) est aussi le réceptacle de projections et de performances qui se sont succédées le soir du vernissage. Envahissant chaque recoin, un panoptique de vidéos mouvantes épouse le contour de la vitre d’une portière, d’objets de récup’ ou de cadres en plâtre sculptés à même les murs. La mobilité constante de ces projections, latéralement ou en diagonale, les soustraient aléatoirement au champ de vision, tandis que le son est redistribué dans des casques de moto accrochés à des plugs en métal. On retrouve tout le savoir-faire de Beloufa dans cette façon d’intégrer le médium cinématographique à un assemblage sculptural et architectural fait de bric et de broc.

 

Neïl Beloufa & les étudiants de HEAR, Pousse 2. p. A. Lejolivet – HEAR

 

Bousculer les hiérarchies

À travers chacune de ces séquences, les étudiants livrent des bribes d’intimité et tissent des liens vivants avec leur environnement, mis en scène à la façon d’un sitcom absurde qui tourne en dérision les mœurs contemporains. Que restera-t-il des années 2010 pour ceux qui avaient dix ans en l’an 2000 ? Derrière sa légèreté apparente et son esprit de contradiction, Pousse 2 en dit long sur la manière dont cette génération s’empare de son quotidien pour lui prêter une tonalité tour à tour comique ou fétichiste, politique ou poétique. Une exposition régénérante, propre à anticiper de nouvelles façons de « produire de l’art », en dévalisant Castorama, Internet et le sexshop du coin.

 

 

> Neïl Beloufa & les étudiants de HEAR, Pousse 2, jusqu’au 3 février à Strasbourg