<i>Balthazar</i> de David Weber Krebs, Balthazar de David Weber Krebs, © Ines Lechleitner.
Critiques Théâtre

Power(lessness)

Jérôme BEL / Edit KALDOR

Du 4 au 25 juin, le HAU – Hebbel Am Ufer, lieu-phare de la scène théâtrale berlinoise, a accueilli en ses murs The Power of Powerlessness, festival pluridisciplinaire abordant de manières fort singulières les notions siamoises de puissance et d’impuissance.

 

Par Jérôme Provençal publié le 30 juin 2015

Assurément l’un des théâtres de Berlin les plus dynamiques et prospectifs, le HAU – Hebbel Am Ufer a choisi de terminer sa saison 2014-15 avec un festival baptisé The Power of Powerlessness (La puissance de l’impuissance, dans la langue de Molière). Afin de creuser cette stimulante thématique, aux évidentes résonances politiques, un ample programme – embrassant à la fois théâtre, danse, performance, arts plastiques et musique – a été déployé durant trois semaines dans deux des trois salles du HAU (le HAU 2 étant actuellement fermé, pour cause de travaux de rénovation). En ouverture et en clôture du festival ont été présentées les dernières créations de deux habitués du HAU, en l’occurrence Edit Kaldor et Jérôme Bel. Ce choix de programmation s’est révélé très pertinent dans la mesure où ces deux pièces, appréhendant chacune à sa façon la problématique du festival sous l’angle de l’être-ensemble (sur scène et en société), s’éclairent mutuellement et entretiennent entre elles un dialogue fertile.

Avec Inventar der Ohnmacht (Inventaire de l’impuissance), Edit Kaldor convie, au sein d’un dispositif adéquatement intimiste, une trentaine de personnes, se portant volontaires avant ou pendant le spectacle, à témoigner en public d’une expérience personnelle du sentiment d’impuissance – qu’elle se soit produite durant l’enfance ou à l’âge adulte, en famille ou au travail, face à la maladie, l’argent, la mort ou la bureaucratie… Dans un second temps, chaque participant(e) est invité à connecter son expérience à celle d’un(e) autre. Assise à une table devant son laptop, Edit Kaldor résume chaque récit en une phrase ou deux et les relie entre eux, l’ensemble dessinant une sorte de constellation de l’impuissance. Si la rigueur minimaliste de la pièce, annoncée dès son titre, lui confère par moments un côté trop statique, elle a d’abord pour effet d’évincer le risque du pathos. Inventar der Ohnmacht ne peut ainsi se réduire à un moment de catharsis collective même si la pièce, retrouvant là une fonction primordiale du théâtre, est aussi cela. Sollicitant une participation active des spectateurs, qu’ils prennent ou non la parole, Edit Kaldor invite chacun non seulement à réfléchir sur son propre rapport à l’impuissance mais également à contribuer à une forme de puissance collective paradoxalement ( ?) générée par la mise en commun d’impuissances individuelles. Subtil éloge de la puissance de la parole et du théâtre, Inventar der Ohnmacht  fait partie de ces pièces qui insistent doucement et suscitent la réflexion longtemps après la représentation.

De son côté, Jérôme Bel met aussi en scène une communauté utopique avec sa nouvelle création, Gala, qui s’inscrit dans le prolongement de Disabled Theater, pièce interprétée par des acteurs handicapés mentaux, et réunit sur le plateau danseurs/performeurs professionnels (plus ou moins virtuoses) et amateurs, d’âges, de couleurs et de physionomies très variés. Que peut chacun de ces corps et que peuvent-ils tous ensemble ? Et qu’est-ce qu’un spectacle ? Ce sont les questions de fond (la dernière étant récurrente dans le travail de Jérôme Bel) qui sous-tendent discrètement ce Gala très décalé, à la fois théorique et organique, réflexif et impulsif, mû de bout en bout par une euphorique dynamique collective on ne peut plus communicative. S’ouvrant par la projection sur grand écran d’une série de photos de théâtres déserts ou quasiment déserts, la pièce, une fois le rideau levé, traverse de multiples registres de musique (de Johann Strauss à Rihanna en passant par le silence) et de danse (du ballet à la comédie musicale en passant par l’improvisation) au gré de courtes séquences interprétées en solo, en duo ou par l’ensemble de cette troupe joliment disparate. Déjouant les codes et conventions de la représentation avec une inventivité aussi généreuse que farceuse, Jérôme Bel atteint avec Gala le parfait point de (dis)jonction entre spectacle et anti-spectacle : s’esquisse ici une forme alternative d’entertainment (un altertainment ?), laissant entrevoir un infini champ de possibles, merveilleux terrain de jeu pour l’imaginaire.

En sus de ces deux pièces chorales, le festival a notamment donné à découvrir deux solos très habités (dans les différents sens du terme) : Tell Me Love Is Real de Zachary Oberzan et ICure d’Ivo Dimchev. Avec Tell Me Love Is Real, Zachary Oberzan – ancien membre du Nature Theatre of Oklahoma – s’attache à conjurer cette forme ultime du sentiment d’impuissance qu’est la tentation du suicide – tentation à laquelle il a cédé, sans parvenir à ses fins, en janvier 2012 (à peu près au même moment et de la même manière – overdose de Xanax dans une chambre d’hôtel – que Whitney Houston). En résulte un étonnant spectacle hybride, sorte de séance de psychanalyse distanciée et multimédia, qui glisse sans cesse de l’ironie à la mélancolie, de la légèreté à la gravité, en combinant ingénieusement les moyens du théâtre, de la vidéo et du concert et en sollicitant savoureusement la participation des spectateurs le temps d’un karaoké torride... ICure s’avère au moins aussi hybride et étonnant mais ne convainc pas vraiment, malgré le tempérament d’acteur/performeur ravageur dont Dimchev fait preuve, comme à son habitude. Plutôt séduisant sur le papier, le postulat d’une pièce ayant pour vertu d’aider le spectateur (et l’acteur) à soigner ses maux reste à l’état de fil rouge un peu superficiel et semble par conséquent assez artificiel.

Concluons avec Balthazar de David Weber-Krebs, une pièce vraiment pas comme les autres puisque son protagoniste principal est un âne, dont le nom ne doit évidemment rien au hasard. N’en faisant qu’à sa tête (de mule), Balthazar est celui qui fait avancer (ou pas) la représentation, contraignant les bipèdes qui l’accompagnent sur scène à s’adapter afin de surmonter (ou pas) leur impuissance. Jean de la Fontaine aurait sans doute pu en tirer une belle fable, David Weber-Krebs en a tiré un spectacle au charme étrange dont le souvenir trotte agréablement dans l’esprit.

 

The Power of Powerlessness a eu lieu du 4 au 25 juin au HAU, Berlin.