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Critiques Pluridisciplinaire

Programme Commun

On voudrait parfois que le théâtre prenne d’autres formes, alors qu’il en faut si peu pour qu’il fasse sens et atteigne son but. Cette année au festival Programme Commun de Lausanne, il aura fallu un doux suicide assisté, un tour sur le dancefloor globalisé, et une résurrection sous le signe de Satan pour y trouver quand même son compte.

Par Thomas Corlin

 

Bien qu’il ne faille sûrement y voir qu’une coïncidence, l’inclusion de Luxe, Calme dans l’édition 2018 de Programme Commun – après celle du mausolée interactif Nachlass de Rimini Protokoll l’année dernière – laisse penser que le business de l’euthanasie sur leur territoire travaille sérieusement l’inconscient collectif des Suisses. « Mourir en Suisse, c’est vivre plus longtemps ! », s’exclame avec un sarcasme éclatant un majordome du Grand Hotel de la pièce de Mathieu Bertholet ; et le slogan désenchanté des soins palliatifs helvétiques est tout trouvé. Loin du pathos et du futurisme à la Black Mirror de Nachlass, Luxe, Calme aborde le sujet en exploitant les liens à la fois sinistres et romantiques qui unissent confort haut de gamme made in Switzerland, mystique des convalescences alpines façon Montagne Magique de Thomas Mann, et fin de vie.

La force du traitement réside alors dans le rythme et le dispositif : les clients de l’opulent mouroir s’animent ou s’évaporent selon un fatidique ballet mécanique, ponctué par des sentences numérotées et agencées par les comédiens selon l’élan du moment (rappelant L’Encyclopédie de la Parole de Lacoste, l’impro en plus). La partition d’ensemble dessine ainsi un encéphalogramme plat dans un premier temps, avant quelques ressacs, puis un emballement général, et une lente dégénérescence jusqu’aux derniers soubresauts de la machine. Paradoxalement, c’est ici la théâtralité elle-même, peut-être trop littérale (le lustre de la scénographie, les costumes anciens, la déclamation de certaines répliques), qui limite notre plaisir. On se surprend donc à fantasmer ce travail en film d’art, même s’il laisse déjà en nous une trace bien plus forte qu’on ne le pense sur le moment.

Après une balade dans un Lausanne mouillé pour laisser infuser Luxe, Calme, on entend bien se chauffer un peu avec Clash Of Gods, qui envoie du lourd dans son pitch. Les recherches de Christian Burkhalter (à découvrir sur norient.com ou en bouquin) s’inscrivent parmi les plus pointues dans la théorie musicale moderne, et abordent l’underground des musiques électroniques comme la pop culture mainstream sous un angle politique à l’ère de la globalisation. Avec le metteur-en-scène Christophe Jaquet, ils entendent transposer ces problématiques, normalement réservées aux lecteurs de Wire ou de Tiny Mixtapes, dans l’univers du théâtre via une joute verbale entre eux deux, un peu trop timide pour parler de clash. Des intentions aussi louables qu’excitantes, tant la musique en tant que sujet au théâtre donne souvent lieu à des objets très académiques, ou carrément largués (malgré de belles exceptions au Nouveau Théâtre de Montreuil et à la Pop, ou encore chez Gisèle Vienne avec son récent Crowd).

Dilemme du financement par les marques, politique du field recording, importation de la house sud-africaine des townships sur les dancefloors européens… À travers une sélection d’interviews et un mix-jukebox, Clash Of Gods passe en revue les thèmes qui font le zeitgeist de la sono mondiale d’aujourd’hui, en tâchant d’en souligner les enjeux culturels globaux pour sensibiliser les spectateurs non-initiés. C’est peut-être encore la forme scénique qui déçoit ici par son décalage avec la modernité et le recul du propos. Burkhalter et Jaquet proposent donc un pantomime de hipsters ancienne génération, à grand renfort de kitsch 3.0 et de pitreries ricaneuses, qui n’amuse les connaisseurs qu’une vingtaine de minutes, et agace simplement les autres au bout de 40 (un tiers de la salle se vide, alors que nous sommes dans dans un festival très « b-to-b », comme on dit). Pourtant tellement à la pointe en terme de tendances musicales, Clash Of Gods peine à voir que l’esthétique post-internet criarde et les farces pop n’ont plus d’impact sur scène en 2018, et que les chorégraphies nazes/ironiques dans des costumes de freaks ne font plus rire personne depuis les faux-concerts de The Knife en 2013. Quant au gabber, il vaudra toujours mieux en rave avec le matos énergétique adéquat, qu’au théâtre comme citation-gadget.

 

Hominal/Öhrn, de Markus Öhrn et Marie-Caroline Hominal @ D.R

Il fallait donc compter sur le bon vieux Markus Öhrn le lendemain pour nous secouer comme on aime dans ce festival plein de bonnes initiatives - « dimanche est un jour idéal pour un rituel sataniste », insistait-il dans le lobby du théâtre. Encore groggys de la fête d’ouverture la veille (les Gods sont bien mieux derrière les platines que sur les planches), on bondit sur les électro-chocs dont est truffé Hominal/Öhrn, son hommage à sa grand-mère, épouse-modèle qui lui a confié, avant de disparaître, son regret de ne pas avoir foutu le bordel de son vivant. Qu’à cela ne tienne : la performeuse suisse Marie-Caroline Hominal l’incarne et lui rend justice dans une forme courte (qui contraste avec les longues sessions punitives auquel le metteur-en-scène suédois aime nous soumettre d’habitude), rythmée par des accouchements gore, des séances d’adoration de Satan, un peu de zoophilie, et une excellente bande-son de power electronics jouée en live par Öhrn lui-même - un usage exemplaire du son comme ressort dramatique. Finalement, c’est ce petit numéro de Grand-Guignol, servi comme un épisode des Contes de la Crypte sur la petite scène de Vidy et fait de si peu de choses, qui donnera le plus à ce weekend d’ouverture : une tendresse authentique (qui d’autre que lui pour oser tenir une minute de silence en hommage à nos grand-mères avant un sanguinolent freakshow ?), une revanche punk et hédoniste sur l’ordre patriarcal, une sublimation par des forces occultes, et une célébration du corps dans ce qu’il a de plus obscène, intime et ludique. Comme le disait une amie, « on n’est pas venus pour repartir propres », nous voilà rendus.

 

> Le festival Programme Commun a eu lieu du 14 au 25 mars au théâtre Vidy, à l'Arsenic et au théâtre Sévelin, Lausanne.