Extrait du court-métrage de Vincent Lorca et Prune Nourry, ADAGP, 2021 © Prune Nourry et la galerie Templon
Critiques Sculpture Art contemporain

Projet Phénix

Ni l’artiste, ni le visiteur, ni les modèles, ni les futurs collectionneurs ne verront les huit bustes en terre cuite présentés dans la galerie parisienne Templon. Interrogeant les déficiences visuelles, la plasticienne Prune Nourry, engagée sur les thématiques du corps et de la maladie, a conçu ses sculptures les yeux bandés. Son Projet Phenix se découvre uniquement dans le noir, à tâtons. 

Par Alexandre Parodi publié le 13 sept. 2021

 

Enfant, on a peur du noir. En grandissant, on croit ne plus en être effrayé. En réalité, les situations dans lesquelles notre vue n’a plus cours sont rares : le lampadaire de la rue, la led d’un appareil électronique en veille ou tout simplement le jour de la lune, empêchent le plus souvent de se confronter au noir absolu. Le dispositif que met en place Prune Nourry dans sa dernière exposition, Projet Phenix, ne laisse pas d’autres choix. Avançant dans une salle dépourvue de la moindre lumière, le visiteur devient aveugle. Sur son parcours – balisé par une corde qu’il suit de la main et de bandes texturées au sol suivies du pieds –, c’est à tâtons qu’il découvre les contours des huit bustes en argile cuite. Un contre-pied total à l’interdiction formelle de toucher les œuvres en vigueur dans la plupart des musées. 

 

 

Confidences et catharsis 

La plasticienne de 36 ans a conçu cette exposition à la galerie parisienne Templon comme une réflexion sur la cécité. Pour sculpter ses modèles, des personnes mal et non-voyantes, Prune Nourry s’est elle-même bandée les yeux, une première pour l’artiste originaire de Paris et résident à New York qui n’avait jamais appréhendé son médium de cette manière. Elle recourt ainsi à ses mains, organe du contact – et non plus de ses yeux, organe de la distance –, pour prendre les proportions de ceux qu’elle représente, mais pas seulement : « En même temps que je sculptais, je menais avec la personne une écoute active. D’habitude je sculpte à 70% avec les yeux et à 30% avec les mains. Cette fois-ci, j’étais à 70% avec les mains et à 30% avec l’oreille : son histoire nourrissait ma création » explique la plasticienne, qui tient alors le double rôle de sculpteure et de confidente. À la fin de l’une de ces séances – deux de trois à quatre heure par personne –, elle se rend ainsi compte, en comparant de la main la statue au modèle que le front de la personne est moins bombé que celui de la sculpture : « C’est tout simplement qu’elle était soucieuse lorsque je l’ai représentée. Pendant nos séances, elle me confiait les violences qu’elle a subi enfant, entre autres liées à sa cécité. Elle n’en avait jamais parlé à personne avant » raconte-t-elle. Le pouvoir cathartique de l’art n’est pas une découverte pour Prune Nourry.

 

© Prune Nourry, Incense Ceremony, The Standard, High Line Photo (2018) / ADAGP 2021, photo © Prune Nourry Studio

 

En 2018, elle créé un buste de femme haut de 5 m qu’elle baptise The Amazon, en référence aux femmes guerrières qui, selon la légende, se coupaient le sein pour mieux tirer à l’arc. Son combat à elle, à ce moment-là, est justement un cancer du sein. La sculpture monumentale, érigée à New York sur la rive du fleuve Hudson, est piquée de bâtonnets d’encens sur toute la région gauche de son corps de plâtre, à l’endroit où la tumeur a affecté la plasticienne. Cette dernière demande aux gens qui l’ont soutenue pendant la maladie d’allumer les mèches, une manière de faire partir le mal en fumée. Prune Nourry voit dans cet ex-voto monumental « la possibilité d’un transfert de la douleur dans la matière ». Dans de nombreux folklores en effet, le membre malade est représenté sous forme de statuette et offert à une divinité, en guise de remerciement ou de demande d’une guérison 

 

 

Extrait du court - métrage de Vincent Lorca  et de Prune Nourry, 2021, ADAGP /  Courtesy Prune Nourry et Templon, Paris  – Brussels

 

Cheminer vers la résilience 

À la galerie Templon, certains paniquent et rebroussent chemin, d’autres persévèrent et affrontent un temps d’adaptation plus ou moins long. En faisant l’épreuve du noir, le visiteur devient le spectateur de sa propre réaction au handicap et de sa volonté de le surmonter ou non. La métaphore du Phenix, qui sert de titre à l’exposition, rend hommages à ces personnes qui ont su renaître de leurs cendres, apprenant à se reconstruire après avoir perdu la vue. Les bustes ont ainsi été réalisés d’après la technique japonaise du Raku, consistant à recouvrir de cendres la sculpture d’argile immédiatement après sa sortie du four. Quant aux récits des personnes mal et non-voyante qui ont servies de modèles à Prune Nourry, ils sont diffusés dans l’exposition par des haut-parleurs suspendus et consignés dans un court-métrage, visible à mi-parcours. Tous racontent une histoire différente, une manière singulière de surmonter l’épreuve. Ce qui intéresse Prune Nourry ce sont leurs capacités de résilience ou, pour recourir à un terme qu’elle emploie, leur « serendipity » – faculté pour un individu de se saisir de ce que le hasard lui apporte. « Pour moi c’était comme une normalité, je ne me suis jamais dit “Oh mon dieu je ne vois pas”. Ça m’a permis de découvrir des choses auxquelles je n’aurais jamais porté attention avant » raconte un des modèles. Dans ce cheminement contraint par l’absence de visibilité, Prune Nourry met en jeu les propriétés essentielles de la sculpture, à savoir, l’exploration de l’espace, tout en servant un propos riche de sens : la non-voyance est avant tout une autre manière de voir. 

 

Projet Phenix de Prune Nourry, jusqu’au 23 octobre à la galerie Templon, à Paris.