Kapwani Kiwanga, <i>Forms of Absence</i>, 2014 Kapwani Kiwanga, Forms of Absence, 2014 © D. R.
Critiques Performance

Musée immatériel

Avec le temps fort Performance Day#2, la Ferme du buisson célèbre les 40 ans du Centre Pompidou à travers une forme qui a déstabilisé les circuits traditionnels de l’art et participé à la critique institutionnelle des années 1970. La conférence-performance de Kapwani Kiwanga oriente le débat vers des zones que les institutions occidentales laissent dans l’ombre. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 7 juin 2017

Imaginons un corps de ferme du XIXe siècle situé à quelques kilomètres de Paris, son grenier, ses écuries, sa halle et son abreuvoir reconvertis en cinéma, théâtre et centre d’art. Des activités agricoles, il ne reste qu’un potager et quelques poules indifférentes aux allers et venues des flâneurs et des amateurs d’arts. Pluridisciplinaire, la Ferme du Buisson semble toute indiquée, sinon à l’installation d’un phalanstère, du moins à l’expérimentation de nouvelles manières d’appréhender la création contemporaine loin des grandes firmes culturelles. La seconde édition du festival Performance Day profite de la célébration des 40 ans du Centre Pompidou – la décentralisation a ses limites – pour affirmer la performance, forme artistique hybride, enfant de Dada, longtemps marginalisée car inclassable. Quand le plus grand musée d’art moderne et contemporain de France sort de terre et dans la polémique en 1977, c’est aussi l’âge d’or de la performance et de la remise en question des institutions culturelles, jugées normalisantes et verticales. En 2017, la programmation franco-portugaise de Performance Day s’immisce dans un débat toujours ouvert, tirant parti des failles des protocoles de monstration, de conservation et de circulation des œuvres.

Kapwani Kiwanga, A Conservator's Tale, la Ferme du Buisson. p. Emile Ouroumov

L’intervention de Kapwani Kiwanga, artiste canadienne d’origine tanzanienne formée à l’anthropologie, élargit cette réflexion au-delà de la forteresse occidentale, voire dans la relation ambiguë des institutions muséales européennes avec leur passé colonial. Dans sa conférence-performance A Conservator’s Tale, l’artiste se confond avec une scientifique qui manipule des objets munie de gants en latex devant un rétroprojecteur. Dans le rôle d’une conservatrice-archiviste, elle fait part de ses recherches sur un musée de l’immatériel fondé en Tanzanie par une certaine Dr. Matinga. À mesure qu’elle déballe les effets que feu Matinga conservait dans une modeste boîte, la conteuse-chercheuse tisse un récit qui commence entre 1905 et 1907 avec la guerre des Maji Maji contre les forces coloniales de l’Afrique orientale allemande (territoires actuels du Burundi, du Rwanda et d’une partie de la Tanzanie) et se poursuit dans les musées ethnographiques européens comme le Quai Branly, affublé de la particule « Jacques Chirac » depuis l’an dernier. Au son de sa voix, qui l'emporte sur les images d'archives et du plan de travail projetées en fond de scène, amulettes, kanga (tissu aux motifs signifiants) et plantes se parent de leurs dimensions magiques et ressuscitent le sorcier Kinjikitile Ngwale qui unifia la rébellion et fabriqua une potion à base d’huile de ricin pour protéger les guerriers contre les balles allemandes. Une figure que l’artiste avait confronté à celle de Julius Nyerere, leader politique tanzanien fondateur du socialisme africain, dans sa monographie Ujamaa à la Ferme du Buisson. Aux logiques positivistes et matérialistes des institutions occidentales qui transforment un butin de guerre en pièce de collection pétrifiée, répondent celles, en perpétuelles transformations, de la parole et de la mémoire – subjectives et collectives. Dans le musée immatériel de Kapwani Kiwanga, le « document » étiqueté, référencé, consigné, sort du mutisme, du régime du visible et des oppositions réalité/fiction pour mieux dévoiler son rôle (et sa vie) politique dans la lutte pour une nouvelle société.  

Kapwani Kiwanga, A Conservator's Tale, la Ferme du Buisson. p. Emile Ouroumov

L’anniversaire du Centre Pompidou ne saurait se fêter sans rappeler son exposition « historique » Les Magiciens de la Terre en 1989. Pour la première fois en France, des œuvres d’art venues du continent africain se délivraient de la catégorie « art primitif » et prenaient place dans une institution d’art moderne et contemporain… selon des choix d’exposition occidentaux. Et puis plus rien – si n'est en 2005 avec l'exposition Africa Remix au Centre Pompidou – jusqu’à cette année où Art Paris Art Fair, La Villette, la fondation Louis Vuitton et les Galeries Lafayette s’accordent pour « mettre l’Afrique à l’honneur » – un continent trois fois plus grand que l’Europe, composé de 54 états, qui concentre plus de 16% de la population mondiale et compte plus de 2000 langues vivantes. Cette visibilité doit-elle se faire au prix d’une bonne vieille perception globalisante ou d’une labellisation chargée de rassurer et de guider le collectionneur occidental sur un nouveau marché ? En 26 minutes, A Conservator’s Tale s’écarte des récits et des représentations hégémoniques pour aller au-delà de ce que l’on veut bien nous montrer et nous vendre. L’invisibilité – peine capitale pour qui déstabilise l’ordre des « puissants » et la mémoire officielle – devient une force tournée vers l’avenir, capable d’enrayer de vieux poncifs mis au goût de la mondialisation.  

 

 

Performance Day a eu lieu le 3 juin à la Ferme du Buisson, Noisiel