Les Français de Krzysztof Warlikowski © Jean-Louis Fernandez.
Critiques Théâtre

Proust is not dead

Krzysztof Warlikowski

Le théâtre Chaillot accueille Les Français de Krzysztof Warlikowski. Après La fin (2011) et Kabaret Warlikowski (2014), il ose des partis pris radicaux et s’empare d’un monument littéraire : À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 26 janv. 2016

Le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski monte À la recherche du temps perdu – le roman d’apprentissage fleuve de Marcel Proust – dans sa langue maternelle sur-titrée en français, pendant plus de quatre heures. Ni les obstacles linguistiques et temporels, ni l’évocation de cet auteur canonisé par l’Académie, à la prose dense et sophistiquée, n’ont à l’évidence impressionné ce millier de spectateurs.

Est-ce le titre, Les Français, qui a suscité une curiosité narcissique ; la renommée de Warlikoswki qui a flatté les exigences esthètes ; la campagne de communication qui aurait été particulièrement efficace ? On abandonne ces préoccupations annexes et l’idée d’adaptation dès les premiers instants. La pièce de Krzysztof Warlikowski s’impose comme une appropriation radicale, une œuvre totale et singulière, où la langue proustienne – celle des salons du début du XXe siècle – s’accouple à celles, inarticulées, de la musique, de la danse et de la vidéo ; où le portrait d’une époque déterminée se dilue dans une vision ontologique de l’animal social et une appréhension critique des angoisses contemporaines.

 

Sentiments politiques

Du roman de Proust, Les Français respecte les personnages et leurs relations complexes. Le narrateur, Marcel, évolue dans les sphères parisiennes de la bourgeoisie éduquée aspirant à des titres de noblesse (les Verdurin) et de l’aristocratie agrippée à son rang (les de Guermantes). Les deux familles règnent sur leurs salons respectifs où ils se divertissent de la jeunesse bohème et dandy, véritables « clans » que les passions lient autant qu’elles opposent et où l’homosexualité révulse autant qu’elle excite.

Les ressorts dramaturgiques que sont l’amour, la haine, la jalousie, l’ambition, s’incarnent sur scène en des personnages à la fois sauvages et sophistiqués, interprétés par une excellente troupe d’acteurs. Les louvoiements de ces bonnes sociétés à la veille de la boucherie de 1914-1918 trahissent une Europe en déliquescence tandis que l’affaire Dreyfus attise les haines et la consanguinité idéologique. Le fantôme du militaire juif apparaît sur scène dès la première séquence, suivi d’un jeune Marcel monologuant sur l’exception homosexuelle, la comparant à une « race maudite », ostracisée, comme les Juifs.

Ainsi, le metteur en scène affirme d’emblée son angle de lecture : la peur de l’autre, la recherche d’une appartenance – notamment sexuelle – la tentation du repli identitaire ou son refus. Plus d’un siècle après, si ces problématiques se transforment, elles n’en restent pas moins d’une criante actualité. La Pologne interdit strictement le mariage aux couples homosexuels. En France, il a été légalisé il y a 3 ans, pourtant les agressions homophobes perdurent. Les gouvernements européens s’affairent à renforcer la forteresse de l’Union face aux vagues migratoires. Celui de François Hollande se proclame en croisade contre le « terrorisme », opposant l’image d’une « démocratie républicaine et civilisée » aux « barbares », perpétuant l’État d’urgence, légalisant la déchéance de nationalité. Sont-ce donc cela les « Français », ou même les Européens ?

Hyménée artistique

Ces échos contemporains, Krzysztof Warlikowski ne les fait pas seulement craquer à travers l’adaptation et le découpage minutieux de la prose originale (en collaboration avec le dramaturge Piotr Gruszczyński et traduit en français par Margot Carlier) mais aussi en déployant un univers sensoriel à la logique autonome. Si la musicalité de la langue polonaise invite à détacher son attention du texte, c’est bien davantage l’esthétique visuelle et sonore qui séduit puis captive.

Le metteur en scène et son équipe se sont émancipés du decorum des salons mondains – vases clos et rococo – au profit de l’abstraction et de l’épure. Le fond de scène s’effondre sous de larges écrans ; le côté jardin, sous des miroirs où se reflètent les vidéos de Denis Guéguin, partenaire assidu de Warlikowski. Un wagon de verre, dans lequel évoluent les acteurs, fend l’espace puis se retire au gré des lieux représentés. En entrecroisant des perspectives brisées, la scénographie déverrouille l’horizon non seulement scénique mais aussi artistique. Elle emprunte notamment ses techniques au cinéma, par le biais de gros plans sur les figures filmées en instantané. Au-delà du simple décor, ces installations complètent le propos et intensifient son interprétation.

Des images de gynécées et d’accouplements d’hippocampes accompagnées d’une débauche de baisers fusionnels – dans un cadrage rapproché en référence à Kiss d’Andy Warhol – filent les métaphores florales chères à Proust. Derrière ces extraits de reproductions hermaphrodites, le souvenir de l’ambiguïté sexuelle naturelle des êtres devient omniprésent. La structure de verre, légèrement surélevée, transpose physiquement l’espace privé de la haute société dans la terminologie des classes dominantes – la « transparence » – à l’image des centres d’affaires ou des fondations d’art contemporain. La musique électronique, composée par Jan Duszyński, toute en réverbérations et en sensualité, accroît l’inquiétude et l’agressivité latentes, soutient la dimension animale des comportements, à l’instar d’une bande originale. La danse, à laquelle s’adonnent les personnages d’un domestique noir et de l’actrice Rachel, affublés de pointes, souligne tantôt l’absurde des conventions aristocratiques, tantôt la réification de la femme, tantôt les pulsions d’Eros et Thanatos.

En perturbant les repères littéraires pour en créer d’autres, visuels et sonores, instinctifs, Krzysztof Warlikowski érige le théâtre en terrain fertile à l’hybridation des arts et à la rémanence d’une pensée poétique hors des sanctuaires dédiés : un théâtre ouvert et politique n’en déplaise à certains élus effrayés par le monstre « Élitisme ».

 

> Les Français de Krzysztof Warlikowski, du 18 au 25 novembre au théâtre Chaillot, Paris 

La pièce a été représentée les 23 et 24 janvier 2015 à la Comédie de Clermont-Ferrand. Les 30 et 31 janvier à la Comédie de Reims dans le cadre du festival Reims Scènes d'Europe ; du 11 au 13 février à la Comédie de Genève ; les 23 et 24 mars au Parvis, Tarbes ; en novembre au Théâtre national de Chaillot, Paris.