<i>7 pleasures</i> de Mette Ingvartsen, 7 pleasures de Mette Ingvartsen, © Marc Coudrais.

Puissances des plaisirs

Mette Ingvartsen

7 Pleasures de Mette Ingvartsen balaie l'embarras de l'art chorégraphique à mettre en actes sur scène les puissances des plaisirs ; dans toutes leurs implications critiques.

Par Gérard Mayen publié le 26 nov. 2015

Il en est peut-être encore pour imaginer que « le corps » serait en soi un territoire de liberté ; et que, pour s'en saisir, l'art chorégraphique recèlerait, par essence, une portée émancipatrice. C'est ignorer comment cet art fraye avec maints régimes disiciplinaires ; et comment il cultive l'esquive au moment de traiter avec la charge pulsionnelle que véhiculent les transactions de regard ayant pour objets les corps dansants sur les plateaux.

Depuis des années, il n'a certes pas manqué d'approches politiquement incisives pour déconstruire les micro-politiques de la mise en représentation des corps. Cela au jour de l'art-performance notamment, et des lectures théoriques du bio-politique et des thèses queer par ailleurs. Mais pareil déploiement de garanties intellectuelles laissait encore soupçonner, dans bien des cas, de nouvelles stratégies de mise à distance de l'objet du désir ; de l'embarras que celui-ci suggère.

Ainsi, dans 69 Positions, la pièce qu'elle signait l'an dernier, Mette Ingvartsen entendait enfourcher la puissance directement transgressive de la mythique performance Meet Joy, de Carolee Schneemann (en 1964). Mais au terme d'une traversée très brillante et même impétueuse, la chorégraphe débouchait sur un objet scénique docte et maîtrisé, en définitive. S'y était émoussée le principe transgressif de la pièce d'origine, rangée au rayon des références historiques.

 

Déchaînement des puissances

Cet automne, Mette Ingvartsen revient encore à ces  questions. Or voici qu'elle relève le défi du déchaînement de cette puissance. Pas moins de douze performeurs l'accompagnent dans cette aventure saisie au plateau, quand elle était soliste archiviste dans la pièce précédente. À Paris, de façon symptomatique, des répercussions du contexte sécuritaire auront poussé Mette Ingvartsen à œuvrer directement au milieu de ses interprètes ; non sans un remarquable surcroît d'implication, dans la prise de risque personnelle.

Car les performeurs de 7 Pleasures partagent, au contact du regard spectateur, un engagement de corps hors du commun. Comme au fil de sa bande sonore, qui est découpée en grandes séquences alternant parfois le silence, ou au contraire de longues charges ce basses percussives répétitives, la pièce fait éprouver des montées en frénésie, par trépidations évocatrices de la transe. On ne peut que les assimiler avec les fulgurantes échappées de l'abandon qui s'éprouvent dans l'acte sexuel ; puis leurs retombées.

À commencer par le déshabillage intégral auquel procèdent les performers, dans les gradins même,  au contact très proche des spectateurs, 7 Pleasures convoque ceux-ci à effectuer une expérience, possiblement source de malaise, de leurs marges de tolérance dans le régime de la pudeur et des interdits de la représentation. Toutefois, l'objet de 7 Pleasures déborde largement la seule audace de l'évocation directe des plaisirs sexuels sur le plateau ; ne réside pas dans leur illustration, qui n'en est que la condition de sa possibilité.

7 Pleasures déchaîne un autre registre de puissance, supérieur. Lequel consiste à imprégner l'intégralité d'une situation collective, par la généralité d'une Potentia Gaudi, puissance de la jouissance, toujours au travail dans toutes les régimes relationnels en société ; dès lors toujours au croisement des procédures de pouvoir, de contrôle, et de marchandisation. On songe ici aux thèses développées par Beatriz Preciado dans son ouvrage Testo Junkie.

 

Érotisation généralisée

7 Pleasures n'a rien qui ressasse on ne sait quel relent archaïque et primitif, que d'aucun voudrait rattacher à une sphère du sexuel. 7 Pleasures remet le sexuel où il est, au jour d'une perception contemporaine : c'est-à-dire partout en circulation. Non fixé. Non assigné. Son premier grand tableau, fait l'agencement des corps, emboîtés sans règles selon des cartographies sans hiérarchies et brouillées, culs par-dessus têtes, se répandre au sol en masse magmatique, visqueuse, avalant tout sur son passage.

L'action se déroule dans un décor (on a réfléchi au recours ici à pareil vocable), de salon, façon Roche & Bobois, possiblement passé par Emmaüs. Le second grand tableau libère la frénésie d'une transe, où certains attributs corporels paraîtraient pouvoir se décrocher, s'autonomiser. Et tout déménage du décor, envoyé valdinguer. Dans le chaos résiduel, l'action va ensuite résider dans une érotisation généralisée de la relation de chaque humain avec tout objet, meuble, ustensile, plante verte, participant de ce monde, ainsi intégralement mêlé de transactions pulsionnelles.

La troupe (on a réfléchi au recours ici à pareil vocable) compte un nombre plus ou moins égal de sujets de bio-sexe masculin et/ou féminin. Il est remarquable que la circulation des rôles et des intensités relève, à cet égard, d'un grand brassage ignorant les hiérarchies et évitant de s'attarder sur la constitution de paires modélisées en suggestions de couples à constituer (qu'ils soient « homos » ou « hétéros », là n'est pas la question). Il faut souligner cet aspect, tant les expositions fréquentes de la nudité en performances chorégraphiques, nous ont parfois paru peu réfléchies, quant à ce qu'elles continuent de véhiculer de représentations hiérarchisées, à l'insu de bites fanfaronnes.

Au prix du rhabillage tout en noir de certains des performeurs (magnifiquement aptes à faire surgir ces oripeaux on ne sait d'où), un autre grand tableau de 7 Pleasures met directement en scène une représentation de rapports fétichisés de domination. Or là encore, ces rapports s'autonomisent dans un régime de principes fluctuants, aux rôles fuyants et peu bornés, déterritorialisant les sources et circuits des potentiels de jouissance.

Pour conclure, une dernière grande danse, haletante et éructante, pousse ses souffles frontalement vers le public, où les danseurs se saisissent, dans les débris du décor, de tout élément susceptible d'être brandi, comme pour en faire écran. Cette architecture liée ménage dans ses creux autant de cadres ordonnant les perspectives sélectives du regard qu'on porte sur les corps qui l'habitent. Magistralement, il n'est rien de 7 Pleasures, qui s'abstrait de la nécessité de discuter, et disputer l'ordre des pouvoirs de la représentation.

 

7 pleasures de Mette Ingvarsten a été présenté du 18 au 21 novembre au Centre Pompidou (dans le cadre du Festival d’Automne à Paris).