© Catherine Meurisse
Critiques arts visuels

Pulp

La Ferme du Buisson, qui depuis 2014 fait sortir la bande-dessinée du papier en l’adaptant sur scène ou dans des expositions-installations, place cette année son festival sous le signe de l’intime, nous plongeant dans l’univers personnel de plusieurs dessinateurs, de la cave au grenier. 

Par Thomas Ancona-Léger

 

 

Des aventures néorurales de Manu Larcenet dans sa série Le retour à la terre, au succès international des pérégrinations du jeune Ryad Sattouf dans les décombres du socialisme arabe (L’arabe du futur), l’autobiographie en bande dessinée a le vent en poupe. Un registre qui dépasse parfois la simple narration des souvenirs pour toucher du doigt la condition même du statut de dessinateur, à l’instar d’un Fabcaro décortiquant avec humour la précarité du travail, ses galères administratives avec la CAF ou les difficultés avec les éditeurs (Steak it easy). Avec ses multiples dépendances ayant gardées le cachet de ses anciennes fonctions agricoles, l’espace de la Ferme du Buisson s’adapte très bien à cette tendance. 

Catherine Meurisse, a choisi les écuries pour installer son exposition D’après nature. On y rentre par une Porte sur l’été, dont les contours se dessinent en direct sur l’encadrement grâce à une installation vidéo. Derrière, un long couloir jalonné de petites pièces, chacune ouvrant une fenêtre onirique sur l’enfance de l’ex-dessinatrice de Charlie Hebdo. On y croise des bottes de foin, des tournesols et des arbres immenses, tout le décorum d’une campagne idyllique qui a vu naître sa vocation pour le dessin. À l’intérieur, on s’assoit notamment sur un transat, posé sur un sol recouvert de faux gazon, en écoutant le chant des oiseaux ou en feuilletant un des manuels « de leçon de chose ». À déambuler dans cet espace, le spectateur se retrouve plongé dans les souvenirs de l’artiste autant que dans son univers pictural. D’où l’étrange et agréable sensation d’avoir traversé un couloir hors du temps, en même temps que de s’être fait happer par une œuvre : le rêve de tout gosse s’imaginant téléporté dans le livre qu’il est en train de dévorer. 

Du côté de l’abreuvoir, ce sont Les mondes fantastiques d’Alberto Breccia qui se déplient en une série de huit petites pièces hexagonales, formant un labyrinthe inquiétant peuplés des angoisses et obsessions qui sous-tendent l’œuvre du maître argentin, décédé en 1993. Une des plus marquantes est sans nulle doute celle consacrée au Cœur révélateur, adaptation de la nouvelle du même nom d’Edgar Allan Poe dont l’artiste était un grand lecteur. Projetées sur le mur, les cases en noir et blanc se répètent et se succèdent avec un rythme crescendo, évoquant les battements d’un cœur qui s’emballe jusqu’au dénouement final, forcément tragique. On y voit toute la maîtrise du dessinateur qui, à travers un minimalisme formel, réussit à transcender l’ambiance névrotique de l’écrivain de même que son sens de la rythmique. Autre auteur à figurer dans le panthéon du dessinateur : H.P Lovecraft. Bien avant que ses Mythes de Cthulhu ne devienne un phénomène de la pop culture, Breccia s’empare de cette divinité informe et inquiétante dans une adaptation abstraite où le caractère inachevé du trait fait écho à l’indicible, à l’étrangeté glaçante, qui fait la force du style de l’écrivain. 

 

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El Eterneauta d'Alberto Breccia. crédits : Héritiers de Breccia

 

Ni fantastique, ni onirique, l’univers joyeusement satirique de Posy Simmonds se déploie dans l’espace de La Piscine, qui comprend une salle basse et une mansarde. On y monte par un escalier aux côtés d’un dessin d’homo sapiens gravissant un rocher symbolique de l’évolution. Au sommet, trône une femme, nonchalamment adossée sur la pierre, qui nous accueille avec un petit sourire narquois. Manière d’introduire un de ses thèmes de prédilection, la dualité homme / femme. Fine observatrice de la société anglaise, qu’elle croque depuis les années 1970 dans les pages du Guardian, la Londonienne n’est connue en France que depuis une dizaine d’année, et ce malgré une affinité particulière pour Paris où elle a vécu durant ses années étudiantes. Pour sa première exposition d’envergure dans l’Hexagone et à l’occasion de la sortie de son dernier album Cassadra Darke, qui prend place dans le contexte d’une capitale anglaise rongée par les inégalités,la Ferme du Buisson rend un bel hommage au travail de cette « lady punk » naviguant entre Londres et Paris. 

 

Cassandra Drakes de Posy Simmonds

 

 

 > Pulp a eu lieu du 5 au 28 avril à la Ferme du Buisson, Noisiel