Mounira Al Solh, Sama’/Ma’as, 2014-2017, Courtesy de l’artiste et de la galerie Sfeir-Semler, Hambourg-Beyrouth. Photographe : . © Marc Domage
Critiques arts visuels

Qalqalah قلقلة

L’ordre mondial se lit aussi à travers les usages d’une langue. Au Crac Occitanie, une quinzaine d’artistes et collectifs fait résonner l’arabe au cœur d’un centre d’art. Ils le mêlent au français et à l’anglais dans des jeux de traductions plastiques qui en révèlent les mécanismes de domination tout en égratignant au passage la complicité des milieux artistiques mondialisés.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 27 mars 2020

Il eut été certainement plus facile, pour ne pas dire vendeur, d’intituler l’exposition « Lost in translation » plutôt que Qalqalah قلقلة (sous-titrée « plus d’une langue »). L’anglais a des privilèges que l’arabe n’a malheureusement pas, à commencer par le fait d’être la langue du commerce et du monde de l’art contemporain, deux domaines qui se nourrissent de la mondialisation et prospèrent sur la fluidité des échanges. Mais c’est précisément les mécanismes linguistiques à l’œuvre dans le rayonnement culturel – et donc économique et politique – que l’exposition de Virginie Bobin et Victorine Grataloup met en lumière.

Qalqalah est d’abord un hommage à l’association de recherche – du même nom – au sein de laquelle intellectuels et artistes explorent les enjeux esthétiques, éditoriaux et médiatiques de la traduction, en jonglant entre l’anglais, l’arabe et le français. Un projet qui pourrait sembler plutôt aride – voire entre soi – pour qui n’est pas familier du milieu de l’art contemporain. Et pourtant, dans l’exposition, ces logiques sont mises en forme et rendues appropriables au spectateur dès la première salle. Sur les murs, en anglais, une phrase empruntée à l’auteure et curatrice égyptienne Sarah Rifky – dont l’une des héroïnes s’appelle Qalqalah – réhabilite d’abord les dimensions visuelles et auditives de ce terme, Qalqalah, quasi intraduisible en français. « Ce mot aux consonances arabes, n’est en fait pas un nom. C’est un mouvement du langage, une vibration phonétique, un rebond ou un écho au-dessus de certaines lettres issues de l’écriture sacrée arabe […] ». Il peut faire référence à une récitation du Coran, au verbe « embrouiller » ou « bavarder ».

La plastique scripturale est mise en valeur par le graphiste Montasser Drissi qui dissémine sur les murs du centre d’art les alphabets latins et arabes, dans une mise en miroir mallarméenne – rappelant au passage que les outils numériques sont adaptés au système d’écriture latin, assurant sa domination à l’international. Face au texte, les tableaux-collages à l’esthétique pop de Ceel Mogami de Haas rappellent que la langue est d’abord un muscle, fait pour absorber pêle-mêle des parts de pizza, des pilules ou encore de la fumée de cigarette. Une œuvre sonore de Mounira Al Solh envahit bientôt l’espace. L’artiste, qui travaille entre Beyrouth et Amsterdam, se réapproprie les chants de la diva égyptienne Oum Kalthoum en berbère (langue que l’Algérie vient de reconnaître officiellement, sous le nom de tamazight, après des années de répression), strié de paroles en français et en néerlandais. Nous voilà plongés dans un univers « trans-langue » et synesthésique.

 

Le bon et le mauvais accent

Au cours de la traversée, la langue se révèle comme la première des normes sociales et le terrain privilégié des luttes de pouvoir. À partir des manuels d’apprentissage de l’allemand à destination des nouveaux immigrés, Christine Lemke et Achim Lengerer éclairent la manière dont ces « cours d’intégration » dessinent les contours de valeurs nationales idéalisées et ancre les inégalités socio-économiques dans un terreau identitaire : la figure de l’immigré s’avère systématiquement associée à des emplois ouvriers ou non qualifiés, à des pratiques culturelles exotisées ou anachroniques. Une fresque aux motifs « arlequinesques » compose un florilège de petites phrases lourdes de sens, aux côtés de collages qui réinjectent de la complexité à partir des illustrations clichés des manuels : « Sa valise est renforcée à chaque angle […] comme les modèles des années 1950 », « Sa moustache est noire comme ses cheveux ». Le plasticien du son Lawrence Abu Hamdam, dont certaines œuvres ont servi à la plaidoirie d’organisations telles qu’Amnesty International, nous entraîne dans les coulisses du pouvoir : aux oreilles des États européens, la manière de s’exprimer détermine l’entrée sur le territoire. Autrement dit, ce qui vous est le plus intime peut être retenu contre vous. Certains gouvernements sous-traitent à des sociétés privées le soin de déterminer le « bon » accent du mauvais, à travers des écoutes téléphoniques. En collaboration avec douze Somaliens déboutés, l’artiste traduit dans une immense constellation de signes les mécanismes évolutifs des accents, en constante transformation au gré des métissages et des migrations. Comment alors établir sérieusement des critères fixes pour les analyser ? Faut-il déceler dans ces techniques d’enquête des relents de théories physiognomonistes appliquées au langage ?

 

N’oubliez pas les paroles

L’air interplanétaire de « Killing Me Softly » nous tire de notre méditation pour nous attirer vers un karaoké détourné par le trio Fehras Publishing Practices. L’installation Lip Sing for your art ! Bilingual Karaoke remplace les paroles de tubes des dernières décennies par des textes de critique institutionnelle – soit la déconstruction des rapports de pouvoir à l’œuvre au sein des institutions. Ainsi, « Say my name » des Destiny’s Child se transforme en « Deviens commissaire ! », extrait d’un essai interrogeant entre autres « les traumas cachés dans les pratiques de l’art visuel contemporain » ; et « Aïcha » de Khaled mute en « L’insuffisance linguistique », d’après un livre qui « aborde la possibilité de transfigurer la stigmatisation raciste à travers l’art et la recherche ». Les paroles, en anglais et en arabe, s’affichent chacune sur un téléviseur. De même, la moitié des murs de la salle est recouverte des couvertures en anglais d’essais théoriques sur l’art contemporain. En miroir, sur l’autre moitié des murs, leur réplique dans la langue originale des auteurs ou des artistes dont il est question. Une manière de mettre l’accent sur le fait qu’il est extrêmement rare d’entendre ou de lire l’arabe dans un centre d’art alors même que c’est la deuxième langue parlée en France, bien avant l’anglais. Une langue très peu enseignée dans les établissements scolaires, refoulée dans la sphère domestique et associée au plus haut niveau de l’État à un dangereux communautarisme. « Lorsque vous laissez des classes d'arabe se faire tenir par des femmes qui sont voilées dans des collèges publics, vous nourrissez le populisme », déclarait tranquillement Bruno Le Maire, alors ministre de l’agriculture, sur la scène du théâtre du Rond-Point à Paris lors d’un débat en 2011. Le mois dernier, Emmanuel Macron annonçait la suppression des cours de langue et de culture d’origine assurés par des enseignants étrangers sous prétexte d’endiguer l’islamisme. Au sein du monde globalisé de l’art – pourtant si prompt à défendre la diversité des pratiques et des esthétiques –, si un artiste ou un intellectuel arabophone veut percer, il doit abandonner sa langue maternelle, la plupart du temps déjà écrasée par celle des empires coloniaux. En Algérie, de 1938 jusqu’à l’indépendance, l’arabe est décrété « langue étrangère », comme le rappelle Jacques Derrida : « Oui, je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne. »

 

Bouche cousue

Entre assimiler et réduire au silence, il n’y a qu’un pas. Les empires coloniaux ont mis en place toute une législation sur les langues, visant à briser la transmission d’une mémoire et mater toute revendication et rébellion potentielles. Au Canada, on parle même de « génocide culturel ». Les images de Wiame Haddad tirent un fil entre le silence laissé par ces langues « hors-la-loi » et celui auquel ont été réduits les prisonniers politiques sous le règne du Roi Hassan II après l’indépendance du Maroc en 1956. Le projet Ceux qui restent, que la jeune artiste mène depuis 8 ans, dédie aux rescapés de la prison secrète de Tazmamart, perdue dans l’Atlas, un alphabet photographique. Capturés sur un fond blanc qui leur donne l’allure de pièces à convictions ou de précieux vestiges, les objets bricolés retrouvés dans les cellules (une lettre brodée dans un tissu enroulé, un chapelet ou encore un ciseau) et les moulages de certaines parties du corps de ses interlocuteurs se donnent au regard comme autant de phrases à déchiffrer. On y lit les privations (de lumière, de nourriture, de soins entre autres), les tortures, l’effacement des témoignages pendant les « années de plomb » (1970-1999), synonymes d’une chasse impitoyable contre les individus affiliés aux mouvements démocratiques et anti-impérialistes, socialiste et marxiste-léniniste. Une décennie pendant laquelle « l’Alcatraz marocain » tournait à plein régime. La moitié des personnes incarcérées y seraient mortes, suite aux conditions de détention ou exécutées. « J’écris un début de phrase d’une histoire qui doit être beaucoup plus large et qu’il reste à écrire », souffle Wiame Haddad. Manière de dire que quand la langue est coupée, polie ou manipulée, l’art de l’image pourrait bien avoir encore un coup d’avance sur les institutions culturelles.

 

Légendes : 

Image 1 : Lawrence Abu Hamdam, Conflicted Phonems, 2012, Courtesy de l'artiste et Galerie Mor Charpentier. p. Marc Domage

Image 2 : Fehras Publishing Practices, « Lip Sing for your Art ! Bilingual Karaoke », 2020, Courtesy des artistes, production CRAC Occitanie. p. Marc Domage.

Image 3 : Wiame Haddad, Objet de Tazmamart, 2016, photographie et courtesy de l'artiste

 

> Qalqalah قلقلة, jusqu’au 24 mai au Crac Occitanie, Sète