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Critiques Documentaire

Quelle folie

Annonçant la fin du mois d’août les Rencontres Cinéma de Gindou font la part belle à des prises de paroles singulières.  Quelle folie, premier long métrage documentaire de Diego Governatori s’y révèle comme le portrait complexe d’un homme atteint d’autisme.

Par Marie Pons

Devant la caméra, Aurélien Deschamps se tient sur un continent à part, celui de l’autisme. Et tente de créer des ponts avec le continent des névrosés. Derrière la caméra, Diego Governatori lui propose un dispositif documentaire pour qu’ils tentent, ensemble, de trouver grâce au cinéma des voies possible de communication. La parole d’Aurélien arrive par flux. Chaque tentative de dire est un torrent qui se fraye un chemin entre des éboulis et qui, malgré tout, nous arrive avec un éclat brillant, une précision aiguë. C’est une matière intense, que l’on aimerait en tant que spectateur pouvoir mieux savourer.

Les lieux de tournage, choisis par le réalisateur, dialoguent avec cette impression de tumulte impétueux. Le film débute dans une campagne du sud, écrasée de soleil. Un vent de folie donquichottesque souffle dans ce paysage et Aurélien, philosophe en chemise noire filmé d’abord de dos, tente de s’arrimer aux éléments en livrant bataille contre les moulins de sa parole entravée. Il faut démarrer, trouver un point d’accroche pour dire, comme un semblant de prise sur une paroi à pic. C’est le problème d’Aurélien qui plusieurs fois au cours du film parle de « ratages » et de « décrochages » dans ses tentatives répétées d’expliquer, avec le plus d’acuité possible, sa condition autistique. Plus tard, ce sera les fêtes de San Fermin, dans la région de Pampelune, qui deviendront le théâtre des échanges des deux amis. En plein bruit et en pleine fureur, dans la marée humaine rouge et blanche surchauffée, bruyante, alcoolisée et électrisée par le défi de courir avec les taureaux dans les rues, la question de la folie, d’où placer la ligne de séparation entre trouble et norme surgit avec force, sans pour autant lester le film d’un parti pris illustratif. Alors qu’Aurélien peine à se prémunir du vacarme envahissant, il s’adresse souriant à Diego, et à nous par la même occasion : « La folie est quelque chose de rare chez l'individu ; elle est la règle pour les groupes, les partis, les peuples, les époques », citant Nietzsche en marge des arènes.

L’ultra-lucidité de la parole d’Aurélien Deschamps, son exigence à penser clair et à formuler juste, est frappante. Il apparait assez vite que celui-ci a une grande connaissance des textes théoriques sur la folie et l’autisme, et que l’exploration qu’il fait de son propre être – et de ses « loopings » comme il le ditest nourrie de questionnements intenses. La relation entre le sujet filmé et l’ami filmant a ceci de passionnant qu’ils se renvoient sans cesse à leurs propres limites, cheminant côte-à-côte sur une ligne de crête exigeante. Tout au long du film Aurélien Deschamps cherche une voie de passage, du répondant, quelque chose en face, une assurance que ce qu’il dit parvient à nos oreilles. Il met le réalisateur face à son impossibilité à véritablement comprendre sa condition et sa souffrance, et place des gardes-fous contre la tentation de romanticiser son personnage. Diego Governatori lui filme comme il enverrait un fil d’Ariane,  susceptibles de guider cette parole vers nous et de la faire advenir.

 

 

> Quelle folie de Diego Governatori, en salles le 2 octobre 2019

> Les Rencontres Cinéma de Gindou ont eu lieu du 17 au 24 août