<i>Qui va garder les enfants ?</i> de Nicolas Bonneau Qui va garder les enfants ? de Nicolas Bonneau © Pauline Le Goff
Critiques Théâtre

Qui va garder les enfants ?

Nourri d'une petite phrase médiatique et de deux ans de collecte auprès de femmes politiques, Nicolas Bonneau porte sur le plateau une parole « traître à son sexe ».

Par Natacha Margotteau publié le 13 févr. 2019

Noir complet. Une musique rock déchire le silence de la salle. On n'est pas venu entendre parler des femmes et de la politique ? Pleins feux en contre-jour qui projettent sur nos pupilles la silhouette d'un corps levant les bras, veste de scène, micro à la main. On n'était pas venu voir Nicolas Bonneau, le conteur ? Avec son entrée en scène audacieuse le comédien jette le doute et, en même temps, donne le la : les êtres n'ont pas toujours le rôle qu'on leur prête.

 

Clichés or not clichés?

Dans une ambiance à la fois intime et étrange, Nicolas Bonneau pose sa voix sur une portée à plusieurs lignes avec ses notes, ses silences, ses clés, ses altérations et ses symboles. Des entretiens qu'il a menés avec plus d'une vingtaine d'élues, il tisse une trame de situations et d'images émaillées de huit portraits : des femmes rencontrées (une élue locale, une députée et la présidentiable Ségolène Royal) et des rencontres oniriques (Simone Weil, Angela Merkel, Margareth Tatcher).

En contrepoint, le pote de soirée, se déclarant non féministe mais pour l'égalité des sexes, débite allegro des petites phrases de sexisme ordinaire parce que, quand même, les hommes et les femmes sont différents et ce serait bien que ça reste comme ça. « Je me pose beaucoup de questions sur les retours du public, comment ça parle. Des femmes se retrouvent dans les réalités que j'expose, certaines me reprochent le fait de parler en leur nom, des hommes ne voient pas où est le problème. » En filigrane, le comédien aborde une problématique réciproque : se contenter ou pas de la place qu'on nous laisse, et qui laisse quoi à qui, entre domination masculine et attitudes complices.

 

« Comme un air de connard »

Qui va garder les enfants ? est loin d'être une galerie de portraits. Nicolas Bonneau nous invite à cheminer avec lui : « Qu'est-ce qu'être une femme politique, en politique ? En quoi son quotidien est-il différent de celui d'un homme ? » Délicat et incisif, il place en premier portrait Yvette Roudy, ancienne ministre du droit des femmes sous Mitterrand, dont la rencontre est quasi l'équivalent d'un coup dans le ventre renvoyant l'auteur dans ses pénates. «  Yvette est la figure qui met en alerte : elle avertit sur les codes et les difficultés, le sujet est à la fois simple et compliqué ». Ainsi, quand la presque nonagénaire – à qui l'on doit la loi éponyme pour « l'égalité de l'homme et de la femme qui travaillent en entreprise » – décoche sans sourciller que « le féminisme c'est vouloir l'égalité entre les hommes et les femmes, point », une question revient en boomerang : qu'est-ce que l'écriture vient ici trouver ?

Nicolas Bonneau est allé le chercher dans sa propre histoire : comment, en classe de 5e, vexé d'être mis en ballotage par une fille à l'élection des délégués, il dézingue sa concurrente par la calomnie. Et pourquoi, plus tard, il largue lâchement sa petite amie, Caroline, leader des mouvement de grèves dans leur lycée. Caroline qui, par la suite, a fait carrière en politique, brille comme une absente tout au long du spectacle. Deux exemples qui nous rappellent habilement que l'apprentissage du pouvoir politique et sa construction culturellement genrée commencent à l'école.

 

« La relation homme femme ne se réduit pas au genre »

Nicolas Bonneau fait de sa réalité (homme, quadragénaire, blanc, CSP+) un véritable cheminement de co-écriture - une création à quatre mains avec Fanny Chériaux, chanteuse et musicienne, qui a su débusquer les retranchements et développer des univers. C'est aussi un fil de narration : comment un sujet d'écriture échappe, se transforme et interroge dans ses choix, ses amnésies et ses négligences. Devant le public, le conteur ne s'épargne pas. « Chez les hommes, il y a une sorte de solidarité de corps. Aujourd'hui, j'ai l'impression d'être traître à mon sexe. Cette création m'a changé et continue à me changer. Je voulais le dire sans être trop dans l'explicatif, mettre quelque chose de sensible, de l'ordre de l'expérience traversée et qui reste sincère sur scène. ».

Sur cette scène, Nicolas Bonneau ne joue pas à la femme. Quand il s'écrie  « On n’est pas des animaux étranges, des êtres hybrides ? Déesse, gorgone, monstre, victime, pute, vulve géante… Et puis quoi encore ? L’autre, nous sommes toujours l’Autre ! », on voit en lui tous ces hommes qui « sont des femmes comme les autres ».

 

 

> Qui va garder les enfants ? de Nicolas Bonneau, jusqu’au 31 mars au théâtre de Belleville, Paris. Rencontres : « La domination masculine : qu'est-ce qui persiste ? Qu'est-ce qui évolue ? », le 2 mars à 17h00 ; « Une vie politique » , conversation  entre Nicolas Bonneau et Noël Mamère tous les mardis de février.