<i>Rumeurs et petits jours</i> du Raoul Collectif Rumeurs et petits jours, du Raoul Collectif, © Céline Chariot.
Critiques Théâtre

Qui veut la peau de TINA ?

Raoul Collectif

Pour Rumeurs et petits jours, le Raoul Collectif nous embarque au cœur de la fabrique d’une émission de radio imaginaire. Une attaque en règle contre la pensée majoritaire à retrouver au CDN d’Orléans en avril.

Par Valentine Bonomo publié le 18 nov. 2015

 

Les cinq acteurs sont assis face à nous, les uns à côté des autres à une table, chacun face à un micro. La pièce commence là où s’était arrêtée la précédente : David Murgia, alias Jules Jacob, allume une lanterne rouge. Le spectacle peut commencer. On est sur des ondes radios imaginaires et les locuteurs se demandent s’il faut ou non changer le cours de cette 347ème et dernière émission qui ressemble bien à une mise en scène de ce qu’on appelle communément la crise des idéologies.

« On ne peut pas être cheval ou vache sans se sentir concerné par le pré. » Tout est dit. C’est pas clair ? Pourtant, c’est à travers leurs formules décalées, leurs néologismes et leurs fables apparemment sans queue ni tête que le Raoul Collectif déploie la force de son message. On rit de l’absurdité des propos, on rit de la profondeur du sens qui donne le vertige parce qu’elle nous met face à notre faiblesse au moment où l’on voudrait contester ou même faire trembler les bases d’un système solidement installé. Elle nous renvoie à la manière dont on se débat quotidiennement dans « nos petits possibles ».

Les dialogues fusent. Les rares silences, finement placés, donnent du rythme à notre réflexion. Les acteurs, dont le jeu est toujours aussi juste que charmeur, se coupent la parole sans cesse, créant un effet de chorale qui les amène – littéralement – à chanter. Le deuxième degré est partout et nous confronte avec d’autant plus de force à la lourdeur des propos. Si le Raoul Collectif n’arrête jamais d’être drôle, le caractère joyeux de leur spectacle est subtilement, mais sans possibilité d’en douter, entaché par quelque chose qui nous pèse.

 « Je suis votre absence d’alternative. » dit l’Idée qu’ils ont invité sur le plateau. Dans une époque où tout semble écrit d’avance, où les idéologies se camouflent sous un masque de neutralité, où les règles ancrées dans les structures sociales brandissent un soi-disant caractère d’évidence naturelle, Rumeur et petits jours nous poussent sans optimisme ni naïveté à retourner le langage, à récupérer les arguments, à creuser au cœur de ce qui nous contraint et voir ce qu’on pourrait faire d’autre. Aucune solution n’est donnée face à l’omnipotence des « fricards »,  à la déception provoquée par ce que furent les croyances révolutionnaires. Quand ils se mettent à chanter « Canta y no llores » (« chante et ne pleure pas »), on sent qu’ils ne tentent pas de nous donner une leçon de positivité mais plutôt de questionner la gentillesse de nos réactions face à une absence de liberté au sein de laquelle l’individu, isolé, est bien petit.

Mais « la vache déterminée n’a pas peur face à la chienne docile. » Plutôt que de sombrer dans une attitude nostalgique qui viendrait à regretter l’époque où l’on pouvait encore croire aux grandes idéologies « alternatives », le Raoul Collectif nous suggère de reprendre d’abord notre pouvoir sur le langage, premier et indispensable instrument de la pensée comme de la soumission, de tenter de nous émanciper des idées préconçues pour nous, des expressions toutes faites et des formules qui nous enferment dans une réalité qu’on croit incontournable. Lorsqu’il s’agit de récupérer le pouvoir et notre capacité à exprimer et façonner nos expériences, chaque mot prend un sens transformé, un poids particulier malgré son aspect quelque fois dérisoire, voire anecdotique. Ça ne va pas être facile. 

 

Rumeur et petits jours du Raoul Collectif, du 18 au 20 avril au CDN Orléans.