<i>Chroma</i> de Bruno Geslin, Chroma de Bruno Geslin, © Bruno Geslin.
Critiques Théâtre

Rébellion en couleurs

Le metteur en scène Bruno Geslin déchaîne la passion pour la couleur qui anima le cinéaste et poète Derek Jarman jusque sur son lit de mort. 

Par Gérard Mayen publié le 11 avr. 2016

Écrivain, cinéaste, Derek Jarman entretenait un rapport d'une densité exceptionnelle avec la couleur. La pièce Chroma donne à l'éprouver. Elle redouble d'intensité dramaturgique, du fait que cet artiste, atteint du sida, fut peu à peu gagné par la cécité. À cette dégradation, il réagit par un surcroît d'investissement poétique de ce qui fait chanter l'univers par sa palette chromatique.

Quand Derek Jarman écrit, quand il convoque ses souvenirs, ou déroule des descriptions, sinon commente son état en lien avec celui du monde, c'est en couleurs que cela se traduit. Un principe chromatique s'extrait, précipité comme force agissante en tant que tel. Il y aurait un régime des images, pour plan de consistance de la pièce Chroma. Et son rhizome se tisserait d'acteurs et facteurs couleurs, affranchis et fluctuant, en plan d'immanence.

Une fois restituée sur le plateau scénique de Chroma, cette intuition philosophique se traduit par la mise en tension mentale d'une configuration double : d'une part, les deux dimensions de surfaces de projection d'images, qui cernent l'action. D'autre part, les trois dimensions de l'ère d'évolution des performeurs, en forme de cage circulaire, souple et toute ajourée. Trois acteurs.trice et danseurs y portent une constellation d'éclats de textes de Derek Jarman, s'activant en tourbillon, sans solution de continuité.

Un ordre trop lisse des images serait ainsi soumis à fracturation et brisures. Par là déversée, une vie plus forte, tumultueuse et surtout chromatique, vient à se manifester dans l'entrechoc de ses fragments. Multitude de fonds, diversité de plans et arrière-plans, fluctuations, branchements et lignes de fuite font éprouver cette lecture conduite par le metteur en scène Bruno Geslin, comme d'une richesse inépuisable, savamment orchestrée, dans un jeu de résonances et d'échos qui n'en finirait jamais.

 

p. Bruno Geslin

 

Au demeurant, le seul défaut de ce projet pourrait résider dans la surabondance de son matériau-texte, du moins dans l'hésitation du recours mêlé à la langue anglaise originale ici, ou le français là, mais encore un sur-titrage parfois envahissant. Cet inconvénient ne suffit pas, loin s'en faut, à contrarier les puissances, peu à peu enivrantes, de l'entrée en divagation au cœur des intensités sensuelles, autant qu'intellectuelles, que diffuse le propos rebelle de Jarman.

Celui-ci vit une époque où la culture gay underground s'embrase de jubilation au contact de corps iconiques ; mais désormais en péril physique quotidien d'extinction sous les assauts de l'épidémie du sida. C'est cette puissance désirante que l'auteur continue de déployer, toute en couleurs, contre le blanc clinique et mortifère de l'univers institutionnel des soins, le blanc des pilules, le blanc de la pâleur morbide, et de ses globules défaits. Cet artiste hait le blanc.

Il décrit amoureusement les saisons de son jardin domestique. Il agite les noirs relents de nuits d'errance sexuelle. Il s'embrase de rouges colères politiques. L'un des boys (Nicolas Fayol), détournant le blanc hygiénique de ses sous-vêtements, invente une danse dont les motifs émanent des couleurs de l'arc-en-ciel, bonne à plonger dans un bain flashy de discothèque. Son partenaire – et magnifique chanteur (Olivier Normand) – se drape dans les ors et pourpres maléfiques du cabaret.

Tous roulés, dansant, dans un monde onirique, de projections électrisées à l'écran. Et transportés par une musique pop anglaise qui eut ses tonalités sulfureuses (par le duo Mount Analogue). Sur un rythme parfois essoré, le réglage du montage, visuel, sonore et scénique de Chroma relève du grand art, jusque dans sa capacité à opérer la fracture dans les profondeurs d'un mouvement global.

On parlerait presque de pièce en costume, de document historique, à propos de cette création qui donne à revivre une époque de la culture gay que le sida a depuis lors quasiment détruite, ses délires superlatifs ayant laissé place à l'aspiration au mariage et à la parentalité. De nouvelles radicalités l'ont relayée depuis lors, sur le versant des cultures queer actuelles. Lesquelles font ressentir comme datée, et pour tout dire embarrassante, la relégation en mode mineur de l'unique protagoniste féminine de Chroma (Anna Carlier). Mais ce serait sans compter sur son retour en tableau final, pour spectre matriciel des enchantement définitifs, quoiqu'à jamais perdus, sans doute du fait d'avoir un jour été jeté au monde pour avoir à y mourir. Mais en couleurs.

                                                

> Chroma de Bruno Geslin, le 31 janvier et le 1er février à la Comédie de Caen.