7 Pleasures de Mette Ingvarsten © Marc Coudrais

Red Pieces

En plein été, le festival viennois Impulstanz ouvre grand le sujet « sexe et société » en réunissant quatre de la série des Red Pieces de Mette Ingvartsen. Enchaînant 69 Positions et 7 Pleasures la chorégraphe danoise sait pourtant garder la tête froide.

Par Léa Poiré publié le 2 août 2019

7 Pleasures, 69 Positions, 21 Pornographies, et To come (extended), une grande partie des Red Pieces de la chorégraphe danoise Mette Ingvartsen se sont retrouvée à Vienne cet été. Toutes, éclairent d’une façon à chaque fois renouvelée un même objet : le rôle social de la nudité et de la sexualité. De quoi faire monter la température dans les salles obscures du festival Impulstanz.

 

À poil au musée

C’est un solo qui porte bien son nom. 69 Positions, déplie comme le Kamasutra la recherche en actes de la chorégraphe. Et, c’est aussi une porte à multiples entrées pour comprendre la série. Avec son tapis blanc et ses portants de métal, comme recréant un white cube dans la black box théâtrale, l’espace est aseptisé voire clinique. On pense alors à Frederick Kiesler, qui dans la même ville en 1924 construisait pour la première fois dans l’histoire de l’exposition des portants de fer en forme de  « » et de « » pour guider les visiteurs de l’Exposition des nouvelles techniques théâtrales. C’est un parcours tout aussi historique, mais plus incarné, que Mette Ingvartsen introduit en nous recevant dans son musée qui retrace l’utilisation de la nudité sur les scènes, des années 1950 jusqu’à aujourd’hui.

Alors, comme par habitude, on se laisse aller à une visite le long des murs, observant les photos en noir et blanc, documents d’archives et ouvrages de référence. La chorégraphe ensuite se mute en guide conférencière, et nous présente un premier imprimé. Lorsque on évoque l'interaction entre l’art et le nu, Carolee Schneemann s’impose comme un monument. Dans une conversation électronique présentée comme un tableau, Mette Ingvartsen lui proposait de remonter sa pièce de 1964, Meat Joy. Si l’artiste américaine a décliné la proposition, cela n'empêche pas notre guide de raconter cette performance, mimant les mouvements, décrivant les corps nus se laissant aller à des rites orgasmiques, accompagnés de partage de nourriture aux connotations évocatrices : poissons morts, saucisses, poulets. Le tout est illustré par une vidéo, unique trace visuelle qu’il reste de ce petit bout d’histoire.

Tout en continuant de nous présenter une sélection de traces et déroulant le fil de sa conférence, la chorégraphe introduit une tension dans son discours. Elle retire ses vêtements, continue un temps sa présentation et les renfile mine de rien. Être nue, semble, pour elle, un acte entièrement déconstruit et intégré. À tel point que la chorégraphe réussira même à nous faire complètement oublier sa nudité, un tour de force dans une pièce où ce sujet et son propre corps sont au centre de l’attention. « Je suis un peu proche de vous, mais c’est pas moi que ça dérange » lance t-elle en riant.

Second volet, seconde ambiance. Avec cette facilité toujours déconcertante à présenter son corps nu dans l’espace, sans jamais créer de gêne, c’est ensuite son propre travail qu’elle inscrit dans l’histoire, à coup d’extraits vidéos ou d’illustrations live. On retiendra par exemple sa brillante démonstration de Lindy hop, une danse des années 1920 utilisée dans sa pièce To come (extended), et le chœur d’orgasmes reproduit par un quintette de spectateurs, écouteurs vissés dans les oreilles.

Déroulant le film de sa performance comme une dissertation, dans une ultime partie c’est un tout autre chapitre que la Danoise met en œuvre. Celui de sexualités augmentées, qui utilisent le non-humain – objets ou molécules chimiques – pour décupler le plaisir bien humain. Et c’est là que son discours nous semble plus périlleux. Sans grand ménagement, assise à la table, elle se met à lire Testo Junkie de Paul B. Préciado pour rapidement entamer un baiser langoureux et explicite avec sa lampe de bureau. Les mots pourtant puissants de l’auteur transgenre semblent être seulement une béquille servant la dramaturgie, permettant de justifier qu’à moitié l’acte de hacking sexuel auquel s’adonne la chorégraphe. Malgré cette maladresse, 69 Positions dans son ensemble est une traversée historique généreuse (un feuillet garnit de références nous est d’ailleurs distribué à la sortie). On en ressort avec l’impression étrange de ne plus savoir si notre professeur ou guide d'histoire de l’art s’est vraiment mise toute nue. Ou si ce n’était qu’un pur et simple fantasme.

 

 

69 Positions de Mette Ingvartsen. p. Charles Roussel

 

Plaisir clinique

À l’entrée de l’Akademitheater, quelques têtes déjà aperçues dans 69 Positions se pressent pour la suite de la saga : 7 Pleasures. Des hommes isolés, certains jumelles à la main, ont le regard fuyant. Quelques gouttes perlent sur le front de notre voisin. Nul ne saura si ces spectateurs viennent par amour de la danse contemporaine ou pour y voir des scènes explicites de nudité. Quand vient le moment d'entrer dans la salle, la chorégraphe, elle, sait comment faire monter la pression pour tous les visiteurs. Une techno au rythme lancinant gronde. Le plateau est paisible, reproduisant un semblant d'appartement au design léché : canapés de cuir, plante verte, luminaires orange fluo, tapis moelleux, rideau de ficelles comme pour repousser les mouches.

Il n’y a, pour le moment, pas le moindre bout de chair. Mais rapidement des corps se lèvent des gradins. Sans rajouter de patos, ils se mettent à nu, et rejoignent la scène pour s’entasser dans un coin. Ils sont 12 et il nous est déjà il possible de démêler les jambes, les bras, les culs, les sexes.

Entamant petit à petit une orgie sans pénétration, la masse de corps se déverse sur les meubles, se disperse, entame des caresses avec les objets ou la plante. Tous se mettent à vibrer de concert avec la musique devenue percussive, à la limite de la transe. Il n’y a pas, à proprement parler, d’ébats sexuels. Mais cela est difficile à affirmer car toute la pièce joue sur cette ambiguïté-là et décale alors notre définition de la « sexualité » trop souvent associée à un acte de pénétration des parties génitales, anales, buccales.

Suit une seconde partie, post-orgasmique, plus tendre et plus calme. Le groupe embarque doucement vers les territoires BDSM, toujours sans jamais en dire le nom. Pas de fouet, de ficelle de bondage ni d’accessoire alambiqué. Juste des petites touches de cuir sur les vêtements portés par certains. Et des rapports de domination exercés par d’autres. On retiendra la tension manipulatrice qui s'exerce sur ces corps, parfois sans aucun contact. La pièce s’achève dans une symphonie de souffles, râles de plaisir, cris, tous parfaitement répétés par les performeurs, dans une rythmique où les instruments ont été remplacés par les sons de l’amour.

En ce qu’elle représente et dérange, la pièce est parfaitement exécutée, et évite avec une grande délicatesse le terrain miné de la catégorisation en tant que travail provocateur, trash, ou pronographique. Mais, cette minutie porte aussi l’étendard d’une sexualité contrôlée, verrouillée, clinique, propre, maîtrisée. 7 Pleasures comme 69 Positions en décortiquant les imbrications sociales de la sexualité l’ont aussi nettoyée de sa part, souvent très crade, d’humanité.


> 7 Pleasures et 69 Positions de Mette Ingvartsen dans le cadre du festival Impulstanz, jusqu’au 11 août à Vienne