<i>Ragadawn 43°2’</i> de Caroline Bergvall Ragadawn 43°2’ de Caroline Bergvall © Marc-Antoine Serra.
Critiques Théâtre

Regard dans le vide

On gagne toujours à en faire le moins possible, nous rappelait le festival marseillais Actoral pour son avant-dernier week-end, où les créations les plus économes surnageaient.  

Par Thomas Corlin publié le 22 oct. 2018

L’air frais et profond de l’aube, le noir du ciel, Notre-Dame-De-La-Garde pointant au large par-dessus les remparts du Fort Saint Jean, les premières manœuvres du port en fond sonore : Caroline Bergvall a sorti le grand jeu. C’est que le contexte et le dévouement qu’elle exige de nous (rendez-vous 6h30 dans la cour d’une annexe du Mucem) sont aussi déterminants que le contenu de sa performance Ragadawn 43°2’, rituel poétique « site-specific » qu’Actoral a ramené à Marseille pour deux matinées, et pour lequel un public relativement conséquent s’est déplacé, vu l’horaire.

L'expérience n'a pas le même goût selon qu'on l’on se lève tout juste, ou qu’on sorte de la soirée Lab / Actoral du Cabaret Aléatoire où le dj américain Silent Servant assurait un service techno-ebm de manutentionnaire, mais sa qualité et sa douceur ne varient pas. Dans ces conditions, la Franco-Norvégienne peut sculpter au ras du silence, faire surgir ses mots d’un néant profond, et manipuler l’espace sonore avec la plus grande souplesse. Dans son élocution presque maternelle comme dans le lexique employé, ce sont nos états de conscience ou de semi-conscience, voire notre sommeil profond, qui sont sollicités pour définir le rythme et la nature de cette performance – qui, en soi, relève d’une tradition assez datée, mais généreuse, de la poésie sonore. Soudain le ciel s’éclaircit, une montée en puissance nous tire de la torpeur, le texte se densifie, un montage de voix multilingues nous cueille et la soprano Peyee Chen s’élance. L’éveil se prolonge jusqu’à l’atterrissage, dont on sort presque stupéfait, face au banquet du petit déjeuner sur le toit du Fort Saint Jean, d’avoir passé un moment aussi proche du phénomène de l’écoute.

 

Prendre le temps de prendre le temps

Les mécanismes de l’hypnose opèrent également dans l’interprétation de la Lecture On Nothing de John Cage par Jérôme Bel. En bon chorégraphe, le Français aborde ce texte culte comme une partition, et choisit d’appuyer les espaces d’intervalles de sa mise en page en marquant des silences de plus en plus longs entre chaque grappe de mots. Dans la chaleur de l’après-midi en pleine salle Seita à la Friche Belle de Mai (la détection d’un niveau prohibitif d’amiante a déplacé le spectacle de la Criée), le basculement dans un trou noir opère assez vite, et crée à nouveau un instant précieux. La reconstitution des rituels les plus infimes et grandioses des avant-gardes du XXe s’entoure souvent d’une aura loufoque, et le sourire en coin du chorégraphe pendant sa lecture est un hommage discret à l’immense dérision de ces artistes tutélaires qui savaient innover en déconnant (il en est de même pour l’exécution radiodiffusée des 4’33 de silence du même Cage par le BBC Orchestra en 2004, ou, dernièrement, dans la projection théâtralisée de Le Film Est Déjà Commencé ? du lettriste Maurice Lemaître, récemment disparu, au Centre Pompidou). En l’occurrence, la pelote de laine que déroule en roue libre un John Cage invité à prendre la parole à l’Artists’ Club de New York en 1949, est pour Bel le prétexte d’un geste gratuit par excellence, qui incarne avec malice le mantra de cette édition du festival : « prendre le temps de prendre le temps ».

Face à ces deux objets qui en font tellement avec si peu, les autres propositions du weekend piétinent. Le TED option Snapchat sur l’empowerment sexuel de Samira Elagoz, intitulé Cock Cock.. Who’s There, semble inabouti et parfois maladroit dans son positionnement. Avec Gavrilo Princip, la troupe De Warme Winkel signe pour sa part une reconstitution boursoufflée et tout bonnement scolaire de l’assassinat de Franz Ferdinand et, malgré quelques belles ouvertures sur l’imaginaire sous-jacent de cet élément déclencheur de la Grande Guerre, s’enfonce en finissant sur un parallèle douteux avec un soldat d’Al Qaïda. Plus enthousiasmant, The Unpleasant Surprise, pantomime de Davy Pieters sur la contamination de la peur à travers la mise en scène des violences publiques, aurait peut-être gagné en puissance sans son esthétique teenager guère imaginative, sa bande-son envahissante et ses clins d’œil appuyés qui le réduisent trop souvent à des lieux communs sur les médias et les jeux-vidéos. Forcément, le quatuor ultra-ludique mis en scène par Alexander Vantournhout, qui commence faussement leur Red Haired Man par une performance dada dans un style proche du surréalisme chic d’un Greenaway dans les 80s, et se finit en numéro de danse-cirque de foire, remporte la mise grâce à son capital sympathie, et boucle joyeusement cet avant-dernier weekend du toujours si pertinent festival Actoral.

 

> Le festival Actoral de Montévidéo a eu lieu du 25 septembre au 13 octobre à Marseille