<i>Ex Libris</i> de Frederick Wiseman Ex Libris de Frederick Wiseman © D. R.
Critiques cinéma

Regard sur bibliothèque

Après la National Gallery de Londres ou l’Opéra de Paris, le réalisateur Frederick Wiseman s’attaque à une institution new-yorkaise, sa public library, avec l’ascétisme et la suspension de jugement qui caractérisent ses films. 

Par François Siméon publié le 6 déc. 2017

 

 

Avec Ex-Libris, Wiseman s'attache volontairement moins à ausculter le fonctionnement technique d'une bibliothèque – la New York Public Library et ses 92 succursales, dont l’une de la grandeur d’un appartement à Harlem – qu'à en révéler les aspects qui en font un lieu nécessaire à la cohésion sociale des quartiers qu’elle irrigue. Dans l’approche ascétique du cinéaste qui ne cherche pas à emporter l’adhésion ou à convaincre, on retrouve les lignes formelles de ses réalisations écrites sans scénario préalable et dont la structure émerge lors du montage : pas de voix off, ni interviews, chapitrage, narration ou musique additionnelle, pellicule 35 mmm (16 à ses débuts), équipe de tournage composée de Wiseman invariablement au son, d’un cameraman et d’un assistant.

 « Le montage d’un film se révèle proche de l’écriture d’un roman, d’une pièce ou d’un poème ou de la réalisation d’une peinture, car il vous faut être concerné. Dans n’importe laquelle de ces formes de travail sur un récit, le romancier, le dramaturge, le poète ou le peintre est soucieux de questions touchant à l’abstraction, la métaphore, la caractérisation, les points de vue… Je suis aussi intéressé par ces questionnements », confie en interview cet amateur de grands classiques du XIXe siècle (James, Poe, Hawthorne, Melville) et du XXe (Hemingway, Fitzgerald, Beckett, Roth, Malamud, Bellow).

 

De l’utilité sociale

Ainsi que le souligne Anthony Marx, le directeur de la New York Public Library (NYPL) au fil de plusieurs séances de management, la Bibliothèque, toujours à la recherche de preuves attestant de son utilité communautaire, sociale, est le produit d’un savant dosage de fonds privés et de contributions municipales. « Devenons-nous imaginer des 'personas' ? De quoi a besoin un adulte âgé pour pouvoir communiquer avec sa famille, rompre l’isolement ? De quoi a besoin un étudiant ? Cette approche manque à la vision de l’intégration numérique », s’interroge-t-il devant son équipe de management. La NYPL, ce sont aussi des kits de routeurs en prêt pour surmonter le gouffre numérique chez les plus démunis, un soutien aux programmes scolaires, des coachings pour la création d’entreprises, une cité des métiers, cours de formation, contenus adaptés aux personnes en situation de handicap (formation au braille), un studio de création de livres audio et des icônes qui rassemblent les foules en s’interrogeant sur leurs écritures respectives (Elvis Costello, Patti Smith).

Devant un parterre de donateurs, l’un des piliers de la NYPL, Khalil Gibran Muhammad inscrit l’action multiforme de l’institution, dont un sanctuaire/refuge contre la, dans l’héritage de la pensée humaniste d’Erasme et de la philanthropie (cours de braille, danses pour aînés, substitution à un système éducatif à bout de subvention, sanctuaire refuge pour la précarité). « Nous construisons les esprits, nous nourrissons les âmes. Et plus que nous ne pouvons le mesurer ou le décrire dans un rapport annuel, nous sauvons des vies. Toni Morrison a dit un jour ici-même que les bibliothèques sont des piliers de notre démocratie… Ce ne sont pas que des métaphores inspirées. J’ai vu s’éclairer les yeux d’un jeune savant de 10 ans. J’ai entendu une bénévole de 80 ans dire que venir ici l’aide à tenir bon pour continuer. »

 

Un cinéma d’expérience

Le film a le mérite de montrer de nombreuses facettes de cet établissement, depuis des conférences passionnantes et souvent polémiques, jusqu’à des sessions de recrutements organisées pour tous, en passant par des cours ou des expositions. À l’ère de la virtualisation du livre, le cinéaste laisse une large part aux handicapés et marginaux. L’opus est le reflet d’une approche visant à favoriser chez le spectateur un abandon de préconceptions et préjugés qui pouvaient lui tenir lieu de savoir et de visions de l’institution arpentée. En témoignent, l’absence de scène d’exposition, de présentation des personnages, hors leur dimension performative par les gestes, l’écoute et la parole.

« Je veux que le spectateur soit au présent de l’expérience », avance Wiseman. Le regardeur devient alors une sorte d’enquêteur forensique recueillant des fragments d’informations au fil de situations et d’événement  filmés comme des indices dans une réalisation qui souhaite fuir tout didactisme. Le point de vue politique du film surgit de ce qui se dit d’une séquence à l’autre et les correspondances entre chacune. Sur sa pratique du « documentaire » (un terme qu’il récuse), Wiseman s’écarte de toute catégorisation voulant notamment l’assimiler au « cinéma direct » posant, dès la fin années 1950 aux Etats-Unis, le problème du réel, questionnant sa capacité à faire surgir une vérité non apparente, intime et contradictoire, à partir des situations et protagonistes filmés.« Je n’ai jamais fait l’effort de comprendre les catégories académiques qui ne m’intéresse guère, confie le cinéaste âgé de 87 ans. Je pense réaliser des films ("movies") sans apprécier des termes génériques, tels que : cinéma vérité, cinéma direct, "Observational Cinema", "Fly on the Wall" [ou tournage réalisé par une équipe discrète qui pourrait voir, comme une mouche posée au mur avec parfois des interviews menées par une voix-off hors champ – Nda]. »

 

Cinéma archéologique et question raciale

Dans National Gallery (2014) comme pour Ex Libris, on progresse par niveaux dans la découverte de réalités liées au lieu investigué. Le musée londonien National Gallery voit ainsi un Commissaire d’exposition évoquer l’œuvre peint d’un Johannes Vermeer à l’image d’un oignon, dont on peut peler les couches sans jamais parvenir au cœur.

En discussion publique à la NYPL, le poète Yusuf Komunyakaa suggère que « la politique est tissée dans l’architecture émotionnelle du poème ». Il ajoute que «  le poète est condamné à être un observateur avisé usant de l’allusion. » Est-ce une bonne définition de l’approche du cinéaste new-yorkais dans son film ? « L’écrivain évoque le contraste entre son travail et celui de Richard Wright qui fut un grand romancier. Il se révéla néanmoins extrêmement didactique dans des écrits manquant cruellement de subtilité. Ce que dépeint ici de son œuvre poétique Yusuf Komunyakaa est ainsi davantage relié à mon approche cinématographique que ce que Wright réalisa », commente Frederick Wiseman en interview. Premier petit-fils d’esclaves, auteur du best-seller autobiographique Black Boy, exilé à paris et ami de Sartre, Wright put grâce à un jeune Blanc lui prêtant sa carte de lecteur emprunter des livres dans une bibliothèque alors réservées aux seuls Blancs et devenir le « Dickens noir ».

National Gallery dévoilait une médiatrice rappelant que dès ses origines en 1823, des mécènes étaient liés à l’économie esclavagiste. La question de l’esclavage est notamment abordée au cœur d’Ex Libris par l’intervention d’un conférencier évoquant les déportations de « prêtres subversifs » réduits en servitude « l’esclavage et ses conséquences sont toujours  une question prééminente dans la société nord-américaine. La "question raciale" est intimement et organiquement liée à l’élection de Trump. Elle est ici lestée de perspectives historiques », souligne le cinéaste.

 

> Ex-Libris de Frederick Wiseman en salles depuis le 1er novembre