<i>Rebota rebota y en tu cara explota</i> d'Agnés Mateus et Quim Tarrida Rebota rebota y en tu cara explota d'Agnés Mateus et Quim Tarrida © Quim Tarrida
Critiques Reportages Théâtre festival

Reims Scènes d'Europe

Qu'on se le dise : la tête de bite, ce n'est pas vulgaire, c'est politique. Sans plus d'attention au respect des genres et des registres, les artistes du focus espagnol invités au Festival Reims Scènes d'Europe présentaient un florilège de ce qui ébranle les esprits des jeunesses en territoire européen.

Par Agnès Dopff publié le 6 mars 2018

Au centre d'une scène dégarnie, un clown à legging pailleté s'agite nerveusement au son d'une techno agressive. Les postures suggèrent, le déhanché revendique. Point de show à la gloire du tout divertissement, l'affaire est ici des plus sérieuses : sous le masque, Agnés Mateus, performeuse et metteuse en scène, s'apprête avec Rebota rebota y en tu cara explota (ça rebondit ça rebondit et ça t'éclate en pleine face) à livrer en rafale les annales d'une violence difficilement mise à mal. Par le verbe d'abord, elle démonte avec pédagogie les archétypes de princesses et y glisse quelques corrections de son cru. Les jeunes dulcinées reprennent des couleurs, et rivalisent de foutaises avec leurs petits copains têtes d'affiche. D'un même souffle, l'increvable performeuse enchaîne avec un slam aux punchlines dignes des Vulves Assassines, et sublime quelques « puta » et autres assimilés qui défilent en fond de scène. Juste avant la nausée, l'avalanche cesse et nous laisse pour seul répit le plan-séquence d'un travelling dans la décharge d'une zone périurbaine. La bande sonore, une composition au violon, joue encore lorsqu'il n'est plus possible de manquer le corps inerte, féminin évidemment, qui traîne entre deux bennes. Fin du temps mort, le combat reprend. Pas moins remontée, et le plus sérieusement du monde, l'artiste réapparait sur scène masquée d'une tête de gland. Si la vision fait sourire, inévitablement, le propos nous rattrape en deux temps trois mouvements. Par le récit, à l'urgence lancinante, de quelque soirée arrosée et boutades graveleuses, nous voilà pris dans l'histoire littéralement phallo-centrée d'un membre viril en mal de pouvoir. Dans la salle de théâtre, la fable à hauteur de ceinture suscite des rires de plus en plus nombreux, et alors même que certains fauteuils semblent mystérieusement se délester de leur occupant.

Insolente, évidemment, la création d'Agnés Mateus et Quim Tarrida – travail à stricte égalité d'implication, soulignera plus tard la performeuse – joue ici une partition servie par une égale attention à la forme et à la profondeur du propos ainsi que par un tempo parfaitement rythmé. Sur scène, Agnés Mateus enchaîne séquences de danse, anecdote bien pensée et rappels factuels, le tout encadré par le leitmotiv des dépouilles larguées en terrain vague. Basée sur le rire cognitif, documentée, réfléchie, mais toujours portée par une langue accessible et franche du collier, Rebota rebota y en ty cara explota amuse terriblement malgré la violence, sujet de cette pièce aussi cathartique que géniale d'irrévérence.

 

 

Subventions et subversions

Pourtant, Agnés Mateus n'est pas dupe : bien consciente que le féminisme est devenu mot compte-double dans les dossiers de subvention, l'artiste installée à Barcelone ne manquera pas plus tard, dans un bord de plateau à langues déliées, de relever le peu d'intérêt suscité, auprès des institutions culturelles, par sa première création Hostiando a M, qui prenait cette fois pour sujet les violences policières en Espagne. S'il peut être un levier financier et un passe-frontière précieux pour les artistes, le territoire européen sait tout aussi bien se montrer législateur et greffier de censure. C'est du moins la brève synthèse qui pourrait être faite du débat public intitulé « Passé, présent et avenir de l’Europe », organisé avec les artistes espagnols du festival Reims Scènes d'Europe. Europe sponsor, valeureuse et tranquillement paternaliste, mais aussi Europe des refoulés de la Méditerranée et des sorties récentes à la Catherine Millet : l'échange avait ce mérite précieux de faire entendre des sons de cloches dissonants, et donc plus sûrement pertinents. S'ils ne boudent pas les occasions de se produire à travers l'Union Européenne, puisque c'est bien de cet espace-là donc il est question, les artistes invités n'en oublient pas leur statut de privilégiés : « Un artiste ne travaille pas en fonction des frontières », rappelle Agnés Mateus. Les financements, en revanche, un peu plus. Pas question pourtant de basculer dans l'écueil d'une posture victimaire ou de l'auto-flagellation stérile, et qui finalement pourrait tout aussi bien se révéler l'autre moyen de jouir sereinement de ses avantages. Et Agnés Mateus encore de résumer : « En tant qu'artiste, je suis privilégiée. Je ne vais pas le nier, mais plutôt en profiter à fond, et assumer cette responsabilité. »

Même discours pour le collectif La Tristura venu présenter Ciné, autre temps fort de cette édition 2018. Pour le trio de jeunes artistes espagnols affichant déjà 13 ans de collaboration, et tout aussi conscients de ce que la belle Europe cache sous le tapis, l'art est bien sûr une pratique qui engage, mais attention toutefois à choisir ses combats. Militant de l'onirisme et du travail en profondeur, le collectif présentait sur scène la preuve par trois de ce que l'ailleurs esthétique peut à l'ici et maintenant. À la croisée d'un cinéma de plateau et d'un théâtre d'écran, le bien nommé Ciné trace l'itinéraire de Pablo, enfant volé du franquisme en mal de parenté. L'espace, divisé à l'avant-scène par une épaisse paroi de verre flou, marque une frontière nette entre la surface et l'intime. Le dispositif quasi-utérin, renforcé par une histoire livrée aux spectateurs juste au creux de l'oreille par casques individuels, produit une atmosphère plus sensible encore, et la quête lente et pénible de l'orphelin se raconte au son de conversations susurrées. Sur un plateau obscur, comme veillé par une constellation de minuscules néons, Ciné progresse par éclairages successifs d'espaces mouvants, et dessine ainsi la progression de Pablo, et de ceux qui prennent part à sa quête. Dans une langue poétique, ponctuée de digressions narratives et souvent philosophiques, la création de La Tristura entremêle l'histoire passée et présente de l'Espagne, mais aussi de l'Italie, de l'Argentine, et celle, parallèle, d'amours naissantes, de regrets et d'oubli. Spectacle à la composition spatiale remarquable, Ciné estompe les limites du plateau, exploitant la distance physique des comédiens pour en faire l'outil d'une plus grande proximité avec le spectateur, et pour ne laisser briller finalement que la galaxie de néons au-dessus de quelques centaines d'âmes, venues puiser un instant de répit dans l'obscurité rassurante de cette boîte à histoires.

 

 

D'autres voix

À l'instar du Blitz Theatre Group, collectif grec également présent au festival de Reims, le collectif La Tristura réhabilite la figure de l'artiste comme producteur de beauté. Une position peu contestée, mais qui ne doit toutefois pas faire oublier dans le même temps, et comme le rappelait un spectateur, qu'au-delà du produit, la clientèle reste partielle. Ni en France, ni en Espagne, ni même nulle part en Europe, les théâtres ne peuvent se targuer d'accueillir un public représentatif de sa population globale. Et Quim Tarrida de souligner l'urgence, au-delà des considérations plastiques, qu'il y a donc à repenser les formats de rencontre avec les publics, qu'il s'agisse des lieux de représentations ou même de la disposition spatiale des bords de plateau. Une remarque lancée comme un appel à projets, et pour laquelle le conte documentaire de Till Roeskens semblait offrir quelques matériaux de réflexion. Avec Plan de situation #7: Consolat-Mirabeau, l'artiste allemand relate par le verbe et quelques coups de craie ses promenades dans les quartiers nord de Marseille. Entre politesses, francs échanges et gros malaises, le conteur présente avec honnêteté son intrusion dans des vies aux réalités parfois inaudibles. Sans jamais basculer dans l'exotisme ou la condescendance, Till Roeskens s'empare plutôt des frictions et résistances pour les faire mieux voir. Spectacle modeste et qui en cela saisit parfaitement son sujet, Plan de situation permet de faire entendre des voix multiples et spontanées. On ne s'étonne pas d'apprendre alors que le spectacle, présenté dans les rues des quartiers qu'il prend pour objet, y a reçu un accueil favorable, et aura même permis l'événement précieux d'une parole de spectateurs désinhibés.

 

 

> Le festival Reims Scènes d’Europe a eu lieu du 7 au 18 février