Marie Stuart de Ivo van Hove, © Jan Versweyveld.
Critiques Théâtre

Reine vs reine à Créteil

Ivo van Hove

Ouverture du festival Exit par un grandiose Marie Stuart, de Schiller, mis en scène d’Ivo van Hove avec le Toneelgroep Amsterdam.

Par Jean-Louis Perrier publié le 16 mars 2015

Qu’importe l’époque exacte de la condamnation de Marie Stuart – appartient-elle au siècle d’Elisabeth 1e, à celui de Schiller, ou au nôtre ?–, qu’importe l’époque des histoires romaines révisées par Shakespeare ou celle des scènes conjugales revisitées par Bergman, Ivo van Hove les reverse au même présent. Il fait théâtre du présent en faisant présent du théâtre (1). Il est une fois. L’histoire se constitue à vue et à vie (live), sous nos yeux, nos oreilles, et quoiqu’elle soit connue de tous et parce qu’elle est connue de tous, comme dans la Grèce athénienne, elle demeure tapie  dans les circonvolutions du jeu. Chaque instant est un défi à sa destination. Le metteur en scène retarde sans cesse la fin en activant à toute allure les moyens, propres à l’invention de l’acteur, à la densité d’exécution, aux lumières et aux sons. Sur la route familière qui conduit à la décapitation de Marie Stuart, il nous précède en nous déroutant. Oui, nous sommes bien là où nous pensons être, tout en étant ailleurs. Et c’est cet ailleurs qui marque très exactement l’acte théâtral, et nous le rend  indispensable.

Certes, Marie Stuart, de Schiller (1800), n’est pas la pièce la mieux connue du répertoire allemand. Ce n’est pas un hasard si elle n’a été créée qu’un siècle et demi plus tard en France (2). Cet épisode fondateur de l’histoire anglaise vue d’Allemagne, via la révolution française, a suscité peu de vocations de metteurs en scène. Ivo van Hove a taillé largement dans le corps, jetant au cachot les comparses et négociant avec l’histoire au plus juste pour qu’elle apporte son témoignage sans excès de zèle, afin de resituer les deux prétendantes au trône d’Angleterre, Marie la papiste (Halina Reijn) et Elisabeth l’anglicane (Chris Nietvelt). Ce qui l’intéresse, c’est la mécanique de destruction et d’autodestruction mise en branle. Les rapports de force entre les deux femmes. Leur manière de soumettre les hommes et de les enrôler dans leur guerre. Le déferlement de passion qu’elles vivent et suscitent. Un pas de deux entre désir et pouvoir, sanctionné par une mort-spectacle, vers laquelle Marie s’avance royalement.

Ivo van Hove pratique l’épure. Le passage d’une unique enveloppe de mains en mains vaut pour toutes les missives. Répété, le geste est chaque fois neuf. Les personnages sont dégagés d’un fond qui risquerait de les étouffer sous la profusion des signes, comme dans les peintures de Djamel Tatah. Les costumes sombres laissent aux visages le soin de capter les lumières, ouvrant chaque expression au dialogue avec une certaine idée de majesté, dans ce qui oppose et différencie, de bon plaisir et de calcul, de tremblement et d’assurance, de jouissance et de loi, les deux prétendantes au trône unique. Quant aux seigneurs de compagnie, ce sont boys aux corps souples, prompts à servir leurs reines au mieux de leurs propres intérêts, en un ballet – poursuivi jusque dans l’immobilité –, passé par les revues de Broadway. Et lorsque qu’une reine passe robe, c’est à des peintures dûment répertoriées qu’elle le doit. Si pas un pli, pas une agrafe, pas un rubis, pas une ombre du maquillage ne fait défaut, ce n’est pas pour tenter de rejoindre l’histoire réelle, mais l’histoire déjà représentée, celle des manuels et des musées.

Les femmes, chez Ivo van Hove, sont souvent reines d’être femmes et les comédiennes du Toneelgroep Amsterdam le savent mieux que nulles autres. Mais il est un acteur dont le rôle essentiel n’est jamais assez souligné : Jan Versweyveld. Il faudra quelque jour revenir en détail sur ses scénographies et ses lumières. Sur la manière dont il revisite une tradition probablement nourrie par le constructivisme et le Bauhaus (3), pour produire, comme ici, un espace hautement contradictoire qui serait de gothique minimaliste. Agissante et perturbante au plus haut point, la scénographie est une machine-reine qui commande et sert ses sujets, texte et acteurs, alternant ombres monstrueuses et lumières excessives. À ce titre, ce ne sera pas un quelconque deus ex machina, un « dieu » porté par la machine, qui tranchera le destin de Marie Stuart, mais la machine elle-même. En trois coups, comme il convient, dont l’histoire se souviendra.

 

Lire l’entretien avec le metteur en scène Ivo van Hove >> ici

 

1. Lire l’article « Au bout du texte » de Jean-Louis Perrier dans le n° 62 de Mouvement

2. Marie Stuart (traduction Sylvain Fort), éditions L’Arche, 192 pages, 12€.

3. Ce n’est pas par hasard s’il est aussi le scénographe d’Anne Teresa De Keersmaeker. Voir notamment Rain ou Drumming.

 

Marie Stuart de Ivo van Hove, du 26 au 28 mars à la MAC Créteil, dans le cadre du festival Exit.