<i>Retour à Reims</i> de Thomas Ostermeier, Retour à Reims de Thomas Ostermeier, © Mathilda Olmi / Theatre Vidy-Lausanne
Critiques Théâtre

Retour à Reims

Thomas Ostermeier / Didier Eribon

L’adaptation au théâtre de l’essai autobiographique de Didier Eribon par Thomas Ostermeier se perd dans des débats manichéens et didactiques. Un symptôme des difficultés de la culture institutionnelle à construire un propos radical.

Par Camille Ferey publié le 30 janv. 2019

Dans un studio reconstitué sur scène, une comédienne enregistre la voix off d’un documentaire consacrée à l’essai politico-biographique de Didier Eribon, Retour à Reims, projeté sur un grand écran derrière elle. Pourquoi la honte d’être homosexuel a-t-elle été plus facile à dépasser que celle d’être pauvre ? Pourquoi les ouvriers, autrefois massivement engagés au parti communiste donnent-il aujourd’hui en nombre leur voix à l’extrême droite ? Dans le récit intime de la fuite de l’auteur de son milieu ouvrier d’origine, ces questions éminemment politiques sont posées avec délicatesse. Dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, elles en disent long sur la difficulté, pour une culture institutionnelle hantée par son autocritique, à construire une esthétique et un propos radicaux.

 

Ambitions ratées

La pièce semble née de deux ambitions louables : d’une part proposer un théâtre pédagogique qui diffuse ou invente les mots justes pour penser le présent ; d’autre part affronter l’ancestrale question de la transformation sociale : que faire ? Et avec elle, l’épineux problème du rôle de la culture dominante dans cette transformation. Autrement dit, et la question est posée explicitement : pourquoi faire et regarder un spectacle, quand au dehors, le monde s’écroule ?

Pour autant, l’ambition pédagogique souffre d’une accumulation de concepts empruntés aux luttes sociales et aux théories critiques contemporaines, presque jamais explicités. C’est ainsi qu’en moins de deux heures, mansplaining, appropriation culturelle, racisme d’État, homophobie, montée de l’extrême droite et gilets jaunes se superposent en mots et en images pour dresser un tableau dans lequel toutes les luttes et évènements se valent et se ressemblent.

L’idée de faire débattre la comédienne et le réalisateur sur le choix des images était pourtant intéressante. Ce choix dramaturgique aurait pu permettre au théâtre de jouer son rôle précieux : celui d’interroger inlassablement les textes, de les maintenir éternellement, comme l’écrit Barthes (Sur Racine), dans le champ du langage critique, en les « remplissant » d’une langue et d’un monde toujours renouvelés. Mais Thomas Ostermeier peine à proposer cette profondeur tant le ton des débats mis en scène est didactique et manichéen.

Faire vivre le débat politique au théâtre peut avoir la vertu de mettre à nu, d’incarner et d’interroger les catégories à travers lesquelles notre société se raconte. Mais dans cette adaptation de Retour à Reims, l’évocation de concepts  (appropriation culturelle, mansplaining...) sur le mode du clin d’œil pour spectateur aguerri embrouille plus qu’elle n’épaissit ou n’actualise le texte. À défaut d’interroger le sens et l’articulation possible de ces langages multiples de l’action politique, questionnement au cœur de l’ouvrage de Didier Eribon, on aurait pu attendre du théâtre une incarnation de ces luttes, qu’il révèle et dénonce la violence par les corps plutôt que par des mots timides. Il n'en est rien. 

 

Homogénéité sociale

Au lieu de proposer une esthétique radicale qui donne à la pensée, au moins le temps de la représentation, une charge révolutionnaire, Thomas Ostermeier centre son discours sur une critique de la « culture dominante », qui est en fait surtout une critique du public. Des images de salles de théâtre viennent ainsi illustrer une interrogation sur le sentiment d’appartenance sur lequel repose la culture bourgeoise. Mais si « parler théâtre » dans des dîners mondains ne change pas le monde, ne serait-il pas intéressant de réfléchir aux mécanismes concrets d’exclusion de la culture dominante ?

Il faudrait alors s’interroger sur les raisons économiques (15 à 36 euros la place), géographiques, et culturelles (quelles normes de comportement sont attendues implicitement des spectateurs dans l’espace sacré du théâtre ?) de l'homogénéité du public. Et il appartiendrait à un théâtre radical de remettre en cause les dispositifs scéniques standardisés qui entraînent « la domestication du corps des spectateurs » (Serge Proust) et participent largement à l’homogénéisation sociale des publics. Or, c’est de manière très frileuse qu’Ostermeier les interrogent ici. Deux questions adressées au public (« quelqu’un a déjà fait du solfège ? », « vous voulez une autre chanson ? ») et un « on n’est pas au théâtre, encore heureux ! » lancé en début de pièce ne suffisent pas à rompre avec la sacralité qui entoure l’espace-temps de la pièce.

Pour être politique, le  théâtre doit pouvoir répondre à la question de la sacralité des salles avec radicalité. Soit il propose un moment suspendu où le silence et l’obscurité de la salle sont les conditions d’une séparation d’avec le monde et d’avec soi, faire du théâtre ce lieu où l’on a le droit de se taire, de ne pas participer, et d’être tout entier à une histoire qui, si elle ne change pas le monde, crée au moins les conditions provisoires de sa suspension. Soit remettre en cause cette aura sacrée et alors rompre avec les codes qui l’en isole : sortir de l’enceinte du théâtre, bouleverser la séparation entre la scène et le public. À défaut de choisir ou d’explorer pleinement ces deux attitudes, la mise en scène de Thomas Ostermeier offre une pièce policée sur la forme comme sur le fond qui ne réactive ni n’interroge la portée du texte d’Eribon.

 

> Retour à Reims de Didier Eribon, mise en scène de Thomas Ostermeier, du 11 janvier au 16 février au Théâtre de la Ville, Paris ; du 5 au 7 avril au Théâtre Vidy-Lausanne