© First Cow de Kelly Reichardt
Critiques cinéma

Retour de Berlinale

Compétition officielle

Mouvement était à la 70e Berlinale, plus dense et éclectique que jamais. Traversée de bout en bout par les tiraillements idéologiques contemporains, la sélection faisait le grand écart entre Kervern & Délépine et Tsai Ming-liang. Retour en cinq films sur la compétition officielle, marquée par la consécration de There is no evil de Mohammad Rasoulof.

Par Julien Bécourt

 

 

Effacer l’historique de Gustave Kervern et Benoît Délépine, France

Ours d’argent du 70e anniversaire

 

 

Trois quadras dépressifs (Blanche Gardin, Corinne Masiero, Denis Podalydès), voisins de lotissement dans les Hauts-de-France, se retrouvent victimes malgré eux d’une technologie de plus en plus envahissante. Don Quichotte de l’ère numérique, solidaires des gilets jaunes, ils décident de s’allier pour combattre les géants du web après une série de déboires sur internet et les réseaux sociaux – notamment une sextape qu’un maître chanteur (Vincent Lacoste) menace de faire fuiter. Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas admettre qu’on rit fort et souvent devant la dernière comédie de Kervern & Délépine, malgré ses travers un brin démagogique. On peut néanmoins s’interroger sur la pertinence de sa présence en compétition, alors que la nouvelle comédie de Guillaume Brac, l’enchanteur A l’Abordage, se trouvait recalé dans la section « panorama ». S’il pointe avec une imparable verve comique les vicissitudes d’un quotidien dicté par les algorithmes (des situations dans lesquelles tout le monde se reconnaîtra), la subtilité n’est pas vraiment son fort. Le déterminisme social qui prédomine souvent dans les films du duo se révèle politiquement stérile et frôle la condescendance sous couvert d’empathie. A aucun moment, les rouages ne se grippent et l’inattendu ne survient. Que chacun reste à sa place et les vaches seront bien gardées.

 

First Cow de Kelly Reichardt

 

 

En parlant de vaches, c’est peut-être à celle de First Cow qu’il aurait fallu remettre un prix d’interprétation (no offense pour Paula Beer, récompensée à juste titre pour le mitigé Ondine, de Christian Petzold). Après Night Moves et Certain Women, Kelly Reichardt poursuit sa topographie de l'Amérique rurale et de ses minorités dissident.es : hobos, fermiers ou outsiders rarement représentés à l’écran. S’ouvrant sur une citation de William Blake – « The bird a nest, the spider a web, man friendship » –, ce faux western tourné en format 4:3 remonte dans le temps après la découverte par une archéologue de deux squelettes côte à côte dans un bois de l’Oregon. Deux siècles plus tôt, un modeste pâtissier prénommé Cookie et un Chinois déserteur de l’armée tombent nez à nez dans ce même coin de forêt. Poursuivant leur route ensemble, ils se lient d’amitié et se réfugient dans une cabane en rêvant de jours meilleurs. Déterminés à réunir assez d’argent pour retourner vivre en ville, ils unissent leur compétence pour monter un commerce florissant de clafoutis, en trayant en douce une vache normande importée par de riches colons britanniques. Chaînon manquant entre Meek’s Cutoff et Old Joy, cette fable crève-cœur offre une parabole politique embrassant d’un seul tenant l’écologie, la genèse du libre-échange et la vanité du « rêve américain ». Derrière la simplicité apparente de la bromance, Kelly Reichardt remet en perspective l’histoire d’un nowhere land devenu source de convoitise, sonnant le glas d’un écosystème solidaire. 

 

Days de Tsai Ming-Liang, Taïwan

Prix du jury Teddy Award

 

 

Depuis les années 2010, Tsai Ming-Liang (La Rivière, The Hole, Les Chiens errants...) épure de plus en plus son cinéma jusqu’à ne conserver qu’une succession de plans fixes, dans lesquels chaque action se déroule en temps réel. Aussi minimaliste soit-il, l’enjeu narratif est celui d’une liaison fugace entre deux figures solitaires. A Bangkok, un homme d’une cinquantaine d’années affaibli par la maladie (incarné par Lee Kang-sheng, fidèle du cinéaste) et un jeune immigrant laotien partagent en silence leur solitude respective, attachés l’un comme l’autre à leurs rituels quotidiens. Ils se rencontreront le temps d’un massage sexuel tarifé, longue scène centrale durant laquelle aucun mot n’est échangé. La mélodie des Feux de la Rampe de Chaplin, jouée par une boîte à musique catarrheuse, est le seul souvenir qui restera de cette relation sans lendemain, lors d’une interminable séquence finale. Avec un naturalisme renforcé par la HD photographie, les 48 plans qui structurent le film, parfois à la limite de l’abstraction (dix minutes sur une façade d’immeuble où luit seulement un rayon de soleil mouvant, vous voilà prévenus), incitent le spectateur à se plonger dans une douce torpeur contemplative, enveloppé par les sons ambiants de la ville. Malgré l’ennui qui menace toujours d’en fausser la perception, on peut s’interroger sur le ressort sensible du film, et le geste poétique et politique niché derrière son âpreté structurelle. Peut-être est-ce tout simplement à un (ré)apprentissage du regard auquel nous invite le cinéaste taïwanais.

 

Siberia de Abel Ferrara, Italie/Allemagne

 

 

Les délires en roue libre d’Abel Ferrara dans Siberia battent quant à eux des records de comique involontaire. Le scénario, accouché par son doppelgänger Willem Dafoe dans son précédent film Tommaso, a donc bel et bien pris forme. Las, Ferrara semble voué au purgatoire d’un world cinema défiant l’entendement, avec un Dafoe qui se défend comme il peut. Ce gros pâté mystique donne l’impression de contempler un épisode d’Ushuaïa écrit à la hâte par Jodorowsky et tourné par Lars von Trier, à grand renfort de plans au drone et d’effets spéciaux pas piqués des hannetons. Décidément, la conversion bouddhiste et la détox du grand cinéaste des années 1980-90 (King of New York, Nos Funérailles, Bad Lieutenant, L’Ange de la Vengeance...) ne lui a guère été profitable, artistiquement parlant. Dans cette version égotripée de l’Enfer de Dante, passant allègrement de la Sibérie au Sahara, les hallucinations en mode « Papaoutai » et les dialogues métaphysico-psychanalytiques suscitent involontairement l’hilarité. Rien à faire, on préférait Ferrara en bras armé du New York interlope qu’en disciple kitsch de Tarkovski, converti au black metal et à la PS4.

 

The Woman Who Ran de Hong Sang-soo, Corée du Sud

Ours d’argent du meilleur réalisateur

 

 

A l’opposé, l’exquise finesse d’un Hong Sang-soo redressait la barre d’une compétition en dents de scie. Dans The Woman Who Ran, le Rohmer coréen poursuit son art délicat de la fugue, en s’attachant à des détails tout sauf anodins mis en évidence par de soudains effets de zoom. Alors que son mari est parti en voyage d’affaires, une femme (Kim Min-hee, compagne et comédienne attitrée du cinéaste) part retrouver trois anciennes amies dans une bourgade de campagne où l’on prend le temps de vivre et de cultiver son potager. Le temps de cette escapade, elle remet en question son existence monotone de femme mariée et part en quête d’émancipation. Hong Sang-soo dresse un portrait de femme tout en subtilité, avec cet humour teinté de sociologie qui n’appartient qu’à lui. Les femmes ont ici conquis leur indépendance, tandis que les hommes, filmés systématiquement de dos à l’exception d’un amoureux éploré, sont quasiment absents du paysage. A l’image de ce voisin psychorigide, ils resteront à jamais sur le palier face à des préoccupations auxquelles ils restent étrangers. L’air de rien, le patriarcat en prend gentiment pour son grade.