© Nackte Tiere de Mélanie Waelde
Critiques cinéma

Retour de Berlinale (2)

Encounters / Panorama

Pour qui met la première fois les pieds à la Berlinale, c’est un véritable parcours du combattant qui l’attend, tant la programmation est foisonnante. Face à une telle abondance, le "haut du panier” nous a échappé. Peu importe, les bonnes surprises se trouvaient ailleurs, en particulier dans la section Encounters. Cinq films, cinq révélations.

Par Julien Bécourt

Los Conductos de Camilo Restrepo (Colombie)

Prix du meilleur premier film

 

 

Premier long-métrage en 16mm du jeune réalisateur colombien Camilo Restrepo, Los Conductos a conquis la Berlinale alors que personne ne l’attendait au tournant. Rappelant la poésie expérimentale des films de Clémenti ou la narration fragmentée de F. J. Ossang, il s’aventure dans une interzone trouble entre film noir et dérive mentale. Pinky, un junkie marginal, se libère de l’emprise d’une secte en tuant par balles son gourou, « Le Père ». A partir de là débute sa cavale et son itinéraire initiatique, tissu d’hallucinations sous stupéfiants à travers la périphérie de Bogota : parking, usine abandonnée, souterrain, jungle, autoroute... Si l’intrigue demeure relativement opaque, la précision graphique de plans arrachés à l’obscurité, et l’atmosphère post-industrielle envoûtante qui s’y déploie d’une scène à l’autre, sur fond de voix off entre Burroughs et Bolano, en font un film résolument contemporain. Le jalon prometteur d’une nouvelle vague colombienne qu’il faudra suivre de très près.

 

Nackte Tiere de Mélanie Waelde, Allemagne

Mention spéciale premier film

 

 

Quelques mois avant de passer leur bac, une bande d’adolescents d’une lointaine banlieue berlinoise se retrouve régulièrement dans l’appartement de Benni, le plus paumé et autodestructeur d’entre eux. Le groupe est soudé par la personnalité de Katja (Marie Tragousti, portant le film à elle seule), garçonne charismatique qui suit des entraînements intensifs de judo pour canaliser sa violence. Entre bitures, joints, rap, polyamour et bisexualité, leur vie est un joyeux foutoir. Mais Katja doit faire face à son avenir et lutte pour ne pas se laisser déborder par les états d’âme des uns et des autres. Dans ce premier long-métrage très maîtrisé, la jeune écrivaine allemande Mélanie Waelde plonge dans les affres d’une génération sans perspective d’avenir et parvient à en saisir à la fois l’intensité physique et les ressorts psychologiques. Filmé caméra à l’épaule, contournant in extremis l’écueil du tremblé naturaliste, Nackte Tiere (Naked Animals, en anglais) est un concentré de vie et d’énergie brute. Le montage tout en tension et les plans resserrés sur les attitudes, les gestes et les regards dans un format 4:3 (décidément très tendance) donne à cette tranche de vie quasi-documentaire des allures de manifeste générationnel.

 

The Trouble With Being Born de Sandra Wollner, Autriche

Prix spécial du jury

 

 
 

Dans le premier long-métrage de l’Autrichienne Sandra Wollner, l’un des plus marquants de la section Encounters, les androïdes ne rêvent pas de moutons électriques, mais viennent combler le déficit affectif de leur propriétaire. Derrière un titre emprunté à Emil Cioran (De l’inconvénient d’être né), cette fable existentielle ancrée dans un futur proche met en scène une fillette artificielle nommée Ellie, programmée pour être la réplique d’une fillette disparue dix ans auparavant. Seulement voilà, l’homme qu’elle appelle affectueusement « Daddy » ne ressent pas qu’un amour filial pour sa Lolita robotique, qu’il sauve à plusieurs reprises de la noyade dans la piscine de sa luxueuse villa. Après une série de dissonances cognitives, Ellie s’égare lors d’une promenade en forêt avec son séquestreur, dans une scène de conte d’anticipation comme échappée d’une pièce de Gisèle Vienne. Errant le long de fascinants travellings dans des paysages post-industriels, la real doll est recueillie par un motard qui la dépose chez sa mère. Vivant en recluse, la vieille dame la fait reprogrammer afin qu’elle prenne l’apparence de son frère disparu soixante ans plus tôt. The Trouble With Being Born touche des problématiques très actuelles sur l’intelligence artificielle et la conscience de soi, l’empathie et la mémoire traumatique, sans jamais verser dans le film à thèse. Tout en texture granuleuse et en clairs-obscurs, cet anti-Pinocchio instaure un climat dérangeant aux confins de la « vallée dérangeante », comme si Philippe Grandrieux s’emparait d’un épisode de Black Mirror. La singularité du film, oscillant entre froideur formaliste et émotion sur le fil, est d’opérer un renversement éthique en nous plaçant dans un rapport d'identification avec l’enfant post-humain plutôt qu’avec ses  pseudo parents adoptifs. Ces derniers apparaissent comme des monstres froids, captifs de leurs souvenirs et incapables de résilience. Robots après tout ? 

 

A l’abordage de Guillaume Brac, France

Mention spéciale Prix FIPRESCI

 

 

Sélectionné dans la section Panorama, le nouveau film de Guillaume Brac opère la synthèse de ses films précédents et confirme l’éclosion de l’un des plus précieux cinéastes français. Interprété par de prodigieux.ses comédien.nes du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, avec lesquels Brac a mené pendant un an des ateliers d’improvisation, le scénario est bâti autour d’un argument simple : un soir de fête estivale dans Paris, un jeune banlieusard emballe une étudiante en vacances qui repart le lendemain dans le Sud de la France. Il décide alors de la rejoindre sans la prévenir en BlablaCar, flanqué de son meilleur ami. A partir de là, rien ne se passe comme prévu et les un.es au contact des autres se découvrent sous un nouveau jour, le temps d’un séjour imprévu dans un camping en bord de rivière. Assumant sa tonalité de comédie douce-amère sous le soleil de la Drôme, le film est indéniablement très drôle et procure le bonheur rare de prendre part à l’enchaînement des péripéties. La filiation Renoir-Rozier-Rohmer n’a jamais semblée autant palpable chez Brac, tout comme l’influence de la comédie américaine post-Apatow. On habite le film au point de ne plus vouloir en sortir, tant la douce euphorie qui s’en dégage redonne foi en un humanisme dépourvu de toute niaiserie, bien plus en phase avec la réalité que ce que les antiennes politiques s’évertuent à faire croire. Les marqueurs sociologiques des personnages, à priori archétypaux (les renois sympas, le fils à papa coincé, la pimbêche, le fumeur de joints parano-dépressif, la circassienne…), sont d’emblée désamorcés par la finesse impressionniste de l’écriture. Avec la complicité de son chef opérateur, Brac possède l’aptitude merveilleuse de traduire à l'image la sensation de l’été, au point où l’on sent glisser sur soi le courant d’une rivière tout comme l’on ressent la chaleur écrasante ou la brise légère d’un pic de montagne. Saison de prédilection du cinéaste, l’été apparaît aussi comme la période propice à estomper les conflits de classe et à toucher une forme de grâce fraternelle, aussi légère et volatile qu’elle soit. Comédie populaire, au sens le plus noble du terme, A l’Abordage réenchante le monde et rend tout simplement heureux. Par les temps qui courent, cela relève du miracle. 

 

Si c’était de l’amour de Patric Chiha, France

Teddy Award du meilleur documentaire

 

 

De l’eau ruisselle au ralenti sur des corps qui s’apprêtent à entrer en scène. Nous sommes backstage, et le cinéaste Patric Chiha (Domaine, Brothers of the night) accompagne la dramaturge et chorégraphe Gisèle Vienne avec ses danseurs.ses dans les coulisses de sa création Crowd, transposition en slow motion d’une rave party des années 1990. Bien davantage qu’un documentaire, le film de Patric Chiha est une passionnante investigation dans les arcanes de la création, à rebours des codes du making of ou de l’hagiographie lénifiante. Gisèle Vienne ne figure d’ailleurs dans le film que comme maîtresse de cérémonie, dont la mise en scène haptique exige une précision extrême. On la voit s’interposer entre les corps, les effleurant dans un état de concentration intense, sommant les danseurs.ses de ralentir toujours davantage leur gestuelle, tandis que la techno nous happe et nous hypnotise autant qu’à la vision du spectacle. Les étreintes se font de plus en plus lascives à mesure que la troupe se soude et que les confidences s’échangent le temps de séances de maquillage s’apparentant presque à des séances de psy, mais dans une complicité ponctuée d’éclats de rire. Chiha nous fait pénétrer au cœur même de la création, dans cet espace-temps parallèle où la vie intime des interprètes entre en résonance avec celle de leurs personnages fictifs, tiraillés entre violence et hédonisme. Jusqu’aux images d’archives finales d’une véritable rave party, ultime strate de ce dispositif d’aller-retour entre réel et fantasme. Dédiée à Kerstin Daley, comédienne décédée au cours des répétitions, le film est bouleversant dans cette façon de montrer que l’art est toujours rattrapé par le réel, dans ce qu’il a de plus joyeux comme de plus cruel.