© BlacKkKlansman, de Spike Lee
Critiques cinéma

Retour de Cannes (3/3)

Notre journaliste Nicolas Villodre était à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes : retour en trois parties sur les moments et les films les plus marquants de cette 71ème édition.

 
Par Nicolas Villodre

 

Beauté noire

Le dernier film  de Spike Lee, BlacKkKlansman, traite, comme son titre l’indique, de la persistance du Ku Klux Klan dans les années 70, aux Etats-Unis, à partir – c’est du moins ce qu’on prétend toujours –  de faits réels. En l’occurrence, du travail d’infiltration d’un officier de police noir de Colorado Springs (Ron Stallworth) dans le milieu gauchiste sympathisant des Black Panthers et, en parallèle, de son enquête approfondie dans la section locale de l’Organisation, autrement dit du Ku Klux Klan. Inutile de dire que pour infiltrer cette structure datant de la Guerre de Sécession ouvertement raciste, antisémite et pratiquant le lynchage, le protagoniste fait appel à un collègue blanc comme neige amené, quant à lui, à dissimuler sa judéité... L’opus s’ouvre, précisément, sur un long travelling-arrière extrait d’Autant en emporte le vent (1939), découvrant peu à peu des milliers de corps de soldats sudistes blessés ou tués lors de la guerre civile.

Plus loin, allusion sera faite par un vieillard – que joue le comédien engagé Harry Belafonte – à l’assassinat, en 1916, de Jesse Washington, soit peu de temps après la sortie d’un film marquant de l’histoire du cinéma et ouvertement raciste, Naissance d’une nation (1915) de David Wark Griffith. Spike Lee adapte les mémoires de Stallworth avec talent, légèreté et humour ; il reconstitue l’époque « Soul Train » à l’aide d’une distribution épatante (John David Washington, Adam Driver, Laura Harrier et Topher Grace) ; il poursuit l’analyse critique de la représentation des Noirs par les médias initiée par son remarquable Bamboozled (2000). Il va sans dire que le slogan de l’époque, Black is beautiful, est par là même illustré et incarné. Comme en France où l’extrême droite a, ces derniers temps, modifié son image, le leader du KKK (David Duke) souhaitait édulcorer son discours pour faire passer en contrebande ses « valeurs » et faire élire des parlementaires. Cette infiltration a, selon Spike Lee, pour partie réussi. La fin du film reprend des images d’actualité de violences racistes sous l’ère Trump.

 

Mariage de raison

La réalisatrice trentenaire Meryem Benm’Barek nous a présenté son premier film, Sofia, le portrait d’une jeune Marocaine de la classe bourgeoise qui tombe enceinte hors mariage, ce qui est non seulement mal vu par la société, mais passible d’une condamnation pénale. Sa cousine, une belle étudiante en médecine, lui vient en aide et lui permet d’accoucher à l’hôpital semi-clandestinement. Un tel événement ne saurait passer inaperçu et la justice s’en mêle, ce qui entraîne et la mère célibataire et la famille dans une suite de réactions en chaîne obéissant à une logique propre. Parmi ces faits pouvant sembler étonnants de nos jours, on trouve toute une variation de comportements et de situations tournant autour de ce que la cousine appelle le « déni de grossesse » : débusquer l’oiseau rare pouvant faire fonction de père, régulariser les papiers d’état civil, éviter l’incarcération et, plus impensable encore, le scandale, organiser la cérémonie de mariage qui arrangera tout. L’économie dictant le petit manège, les manigances et autres agissements.

 

Sofia, de Meryem Benm'Barek

Le seul regret qu’on puisse avoir est le manque de scènes tournées en extérieur qui eussent permis de se faire une idée du quotidien dans le Casablanca d’aujourd’hui, sans doute fort éloigné de celui dépeint par Michael Curtiz. En dehors d’une vue sur la médina de Derb Sultan précisant le lieu où réside le supposé géniteur et d’une scène sur la terrasse de l’hôtel en bord de mer où se célèbre le mariage, tout est filmé en intérieur. Compte tenu du sujet des plus intimes qui soient, ce huis clos permet d’analyser avec netteté les tenants et aboutissants psychologiques et sociaux qui changent l’événement en potentiel drame. La cousine est le témoin objectif et bienveillant de ce micmac familial dont tout un chacun, à commencer par la principale intéressée, se montre complice. La mise en scène de ce drame de peu évité est rapide, efficace, servie par une distribution tout à fait crédible.

 

L’Homme à la moto

Matteo Garrone, le réalisateur de Gomorra (2008) et de Tale of Tales (2015) se renouvelle avec une histoire de toiletteur pour chiens dans un lieu (ou non-lieu) improbable d’Italie ayant (ou pas) eu son heure de gloire à l’âge d’or du tourisme balnéaire. Le héros et père d’une fillette, vivant séparé de sa femme dans un monde d’hommes et d’animaux, arrondit ses fins de mois en revendant de la cocaïne ou en en fournissant à fortes doses à une brute épaisse – à laquelle il est inexplicablement attaché –  qui sème la terreur dans toute la région. On apprend que le jeune gens en question a tout récemment tabassé deux Roumains, ce qui donne une idée de son état d’esprit. Le toiletteur animalier au physique gringalet et un peu ingrat (visage asymétrique et cabossé, dents mal plantées, dos un peu voûté) et l’Hercule de foire forment un couple étrange, paradoxal, peut-être homosexuel, certainement SM, n’ayant d’équivalent que celui de Laurel et Hardy, auquel Garrone fait d’ailleurs référence dans une scène sanglante. L’amitié inconditionnelle entre deux hommes est-elle de nos jours possible face à la pression du groupe ?

 

Dogman, de Matteo Garrone

Si l’on excepte le final, très décevant – il semble que les trois scénaristes aient été à court d’idées ou en désaccord au moment de boucler le récit –, le film est une des meilleures surprises de la sélection. Tout y est finement traité : le propos, l’étude de cas social, le cadre improbable et hyper-réel où se situe l’action, l’interprétation formidable des comédiens et du protagoniste en particulier, digne d’un prix d’interprétation. Les trognes rappellent celles du cinéma italien d’antan – on pense naturellement à Fellini et aux films de ou avec Toto. La grâce de la gestuelle, la façon experte et caressante de considérer les animaux domestiques, des minuscules caniches aux redoutables molosses, les rapports familiers, de voisinage et d’activités quotidiennes, les tablées à la trattoria, les parties de foot sur un terrain de volley, le débat sur le désordre créé par le motard sont décrits avec justesse. L’humour est aussi de la partie – cf. la scène de concours de beauté canine ou celle du cambriolage d’une villa. Ni la religion, ni le discours militant, ni la morale ne dictent jamais la conduite des personnages.