© Leto, de Kirill Serebrennikov
Critiques cinéma

Retour de Cannes (1/3)

Notre journaliste Nicolas Villodre était à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes : retour en trois parties sur les moments et les films les plus marquants de cette 71ème édition.

Par Nicolas Villodre

Scorsese à la Quinzaine

La Quinzaine des Réalisateurs a célébré ses 50 ans post-soixante-huitards en invitant Martin Scorsese, internationalement révélé par cette section cannoise en 1974, qui avait sélectionné son troisième long métrage : Mean Streets. Le film, montré au Théâtre Croisette en copie neuve, bénéficiant d’un son particulièrement soigné, tient, si l’on peut dire, la route. Même si certains effets datent un peu, plus qu’ils ne font date. Le jeu théâtral un peu trop appuyé, très « Actors studio », et pour cause, de Harvey Keitel et Robert De Niro est systématique dans les scènes d’intérieur. De Niro, le rôle secondaire, crève l’écran, effaçant tout une troupe pourtant haute en couleur de malfrats auxquels il sera beaucoup pardonné, ayant tous leurs bons côtés. Les excès et maladresses furent parfaitement assumées par le metteur, pieusement conservées au montage. Cette fraîcheur qui résulte du regard innocent sur un monde qui l’est moins, et d’un humour non encore complètement noir, combinée aux vues new-yorkaises sous influence cassavetienne plus que sous celles du cinéma « direct » ou du film « underground », produit encore son effet, quarante-quatre ans plus tard.

Scorsese a obtenu le « carrosse d’or 2018 » décerné par la SRF. Il a été interrogé par quatre cinéastes de la corpo – Jacques Audiard, Cédric Klapisch, Rebecca Zlotowski et Bertrand Bonello – et a pu longuement détailler, avec simplicité et sincérité, des points biographiques relatifs à ses origines populaires, à son asthme durant l’enfance, à l’inculture qu’il tenta de compenser par sa boulimie cinématographique et son amour de la musique, à l’influence d’un prêtre catho qui l’aida à s’extraire de son milieu – et du milieu tout court. Il a également évoqué l’influence de cinéastes tels que Ford, Kazan et Cassavetes aux États-Unis et Buñuel, Renoir et Truffaut en France. Sa méthode de travail a fait ses preuves : il dessine lui-même tous les plans à tourner, ne se soucie guère du plateau mais se concentre sur les comédiens, qu’il fait longuement répéter et auxquels il laisse une certaine marge d’improvisation – à titre d’exemple, il a dit que la fameuse réplique de Taxi Driver : « Are you talking to me ? » est venue spontanément à De Niro, celle-ci n’ayant pas été écrite. Le réalisateur encouragea son comédien à broder autour de cette trouvaille.

 

L’Esprit rock

Leto (L’Eté, en français) a été fort acclamé à l’issue de sa projection de presse, autant en soutien de son auteur absent, Kirill Serebrennikov – assigné à résidence dans son pays par le fait du prince – que pour ses indéniables qualités. Le sujet n’a rien de subversif, qui présente et, pour partie, analyse l’état d’esprit d’une société soviétique en fin de course à travers le quotidien d’un collectif de jeunes musiciens qui désirent traduire, dans tous les sens du terme, la sensibilité rock transmise par les disques en vinyle acquis sous le manteau provenant d’une Amérique fantasmée. Deux interprètes et auteurs de chansons dans l’URSS des années 1980, tous deux morts prématurément et accidentellement, Mike Naumenko et Viktor Tsoï, sont évoqués dans une bande en noir blanc (avec quelques inserts en couleur), sur le mode fictionnel, avec des détails réalistes qui ne trompent pas et qui en disent suffisamment sur la période de la Perestroïka.

Viktor est le chanteur-vedette du groupe Zoopark, qui se produit avec succès à Léningrad, sur une scène à la fois « underground » (comprendre : un local délabré) et tolérée, contrôlée tant bien que mal, programmée par les autorités. La jeunesse a peu de perspectives en dehors de l’armée (c.à.d. la guerre en Afghanistan) et de l’alcoolisme. La musique folk et rock lui sert d’exutoire et la morne réalité est, comme le montre le film, traversée de moments festifs, d’excursions balnéaires, de feux de joie un peu païens et de concerts privés en appartement. Le récit est enrichi d’une B.O. musicale éclectique, qui va des années 1960 (Bob Dylan, Velvet Underground) aux seventies (le punk) et eighties (la New Wave) et entrelardé de séquences « expérimentales » (avec des interventions graphiques sur la pellicule, dans le style de Len Lye, Norman McLaren ou Maurice Lemaître) comme au temps des clips vidéo diffusés à la pelle sur MTV.

 

La Bête et la bête

La section Un certain regard nous a dévoilé une curiosité esthétique venue de Suède, signée de l’Iranien Ali Abbasi : Gräns (Frontière) a le mérite de traiter d’un sujet inattendu avec des comédiens hors normes, extrêmement talentueux, épatamment dirigés. L’héroïne ou anti-héroïne Tina exerce la profession de douanière chargée du contrôle des passagers arrivant par ferry dans un port de la mer du Nord ou de la Baltique – ni le lieu ni l’époque ne sont précisés – et fait preuve d’un flair infaillible lui permettant de détecter tout objet ou produit introduit frauduleusement par certains d’entre eux. Ce flair s’avérera au cours du film, littéralement, animal. La première partie est insolite, captivante, poétique. La laideur apparente de la jeune femme semble la faire vivre à l’écart de la civilisation, dans un bungalow en pleine nature, avec un hippie attardé passionné de courses hippiques et d’élevage canin.

 

Gräns, de Ali Abbasi

L’apparition en cours de récit d’animaux peuplant l’environnement – un renne gigantesque, un troupeau de daims, un renard quasiment apprivoisé, des insectes également – donne une touche féerique au film, l’ouvre au sens comme au lyrisme. Il est dommage que, dans une seconde partie, le cinéaste ait voulu réduire la portée de la fable pour faire entrer son opus dans la catégorie fantastique, tendance fantasy un peu gore sur les bords, avec force trolls propres au folklore scandinave, queques « hiisits » des romans anglo-saxons destinés aux ados, trafic d’enfants en bas âge, limite pédophile, et métamorphoses en tous genres – c’est le cas de le dire. L’entonnoir de la sorte renversé l’affaiblit, y compris dans sa dimension « paranormale », rendant le propos sinon insignifiant, du moins anecdotique. Il va de soi que les services « effets spéciaux » et maquillage de cette production méritent toutes les louanges.

 

Je ne lis pas les vivants

Après le succès de 120 battements, Arte a creusé le sillon des années Sida telles que vécues en France en produisant ce laborieux Plaire, aimer et courir vite confié à Christophe Honoré. Sans trop se presser, celui-ci évoque la fin de vie d’un homosexuel atteint de cette maladie irrémissible en 1993. Rien à dire côté reconstitution de cette époque, tout y est, à l’état un peu trop neuf pour être vrai : répondeur et cabine téléphonique à cartes, machine à écrire électrique, automobiles, vignette sur le pare-brise, spectacle à l’affiche au théâtre de l’Odéon (Orlando de Bob Wilson), etc. La photo est léchée ; comme dans un roman-photo, chaque plan a été parfaitement composé, repéré, cadré ; acteurs et figurants font leur office – cf. la passante près de la sortie du métro Corvisart se retrouve raccordée sous deux angles différents.

Plus que le protagoniste ou son voisin du dessus (joué par un sociétaire renommé de la Comédie Française), c’est son jeune et dernier amant interprété par Vincent Lacoste qui sort du lot. Comme dans presque tous les films « auteuristes » français, on se heurte à des invraisemblances : les personnages sont sans épaisseur ; ils n’ont aucun réel problème d’argent (même si le soi-disant écrivain mentionne pour la forme un découvert à la banque) ; ils vivent à l’aise dans de grands appartements ayant vue sur la Tour Eiffel ; sont soignés dans des chambres individuelles d’hôpital donnant sur Notre-Dame (ceci à l’attention des téléspectateurs européens en général et allemands en particulier) ; citent des valeurs indiscutables ; ils sont émus par une chanson de Barbara ; ils lisent du Koltès ; ils vivent au son de la musique baroque ou de la house – cf. « Pump up the volume » de MARRIS.

 

Caractère de la danse

Plus que le film russe consacré au rock, celui de Pawel Pawlikowski, Zimna Wojna, en noir et blanc lui aussi et en format 4/3 (ou, plus exactement, 1,37), qui traite de la musique traditionnelle et de la danse de caractère polonaises nous aura totalement emballé. Même les écueils habituels (jeu « impliqué » de Balibar, composante scénaristique attendue, pour ne pas dire téléphonée, faisant fuiter les personnages à Paris et nulle part ailleurs, clichés montmartrois du côté de la place Émile Goudeau, boîte de jazz germanopratine idéalisée par un Michel Jonasz) nous ont paru supportables. Après l’ascension météorique d’un musicologue s’adonnant au collectage de chansons du folklore polonais de toutes régions – y compris celles dans des langues minoritaires, comme le ruthène ou le lemko – advient sa chute, en raison de son passage à l’ouest...

 

Zimna Wojna, de Pawel Pawlikowski

Cette version de Roméo et Juliette transposé dans le pays qui initia, par le mouvement syndical et le rôle de l’église l’implosion du communisme (la Pologne) traduit les contradictions vécues au sein d’un satellite de l’URSS, tout au moins dans le domaine de l’art. Est décrite avec finesse la création et la sélection impitoyable d’une troupe destinée à le représenter à l’étranger. Est analysée au passage l’idéologie stalinienne encore en vogue, qui consistait à lisser certains éléments (cf. les arrangements musicaux et le travail raffiné du chœur, du niveau des Voix bulgares), quitte à dénaturer la forme (en écartant tout ce qui n’a rien de slave d’apparence) ou à introduire les sujets les plus incongrus (la paix, la compréhension entre les peuples, la réforme agraire, etc.). Le jeu des acteurs est efficace, la mise en scène très subtile, le son d’une qualité remarquable et la photographie de Łukasz Żal simplement exceptionnelle.