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Critiques Théâtre

Retrouvailles

Dans le cadre de son occupation artistique au Théâtre de la Bastille, Nathalie Béasse proposait des Retrouvailles avec les interprètes qui ont croisé sa route ces dernières années. Dans son épure, cette proposition touche au conte philosophique et laisse apparaître l'essence de la recherche de la metteure en scène. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 16 juin 2019

Il faut parfois commencer par le milieu pour que tout s’éclaire. 15 juin : cela fait plus d’un mois que Nathalie Béasse a posé ses valises au Théâtre de la Bastille pour la troisième « Occupation » orchestrée par le lieu. Un mois au cours duquel les spectateurs pouvaient traverser son répertoire – quatre de ses spectacles étaient présentées –, en découvrir les méandres et les évolutions, ou s’y installer comme dans un paysage.

La suite de ce temps fort  –  qui se prolonge jusqu'au 29 juin  est davantage consacrée au processus de création, ouvert au public. Les Retrouvailles présentées ce 15 juin ne sont donc pas à proprement parler un spectacle, du moins elles n’ont pas été présentées comme tel. Il s’agit plutôt d’une sortie de résidence, d’une présentation publique de ce qui a émergé lors du workshop de trois jours, organisé par Nathalie Béasse pour réunir les interprètes qu’elle a croisé au cours d’ateliers menés ces dernières années. Un format un peu hybride qui correspond à la promesse de ces temps d’Occupation imaginés par le Théâtre de la Bastille il y a trois ans : permettre à des artistes de prendre possession d’un lieu un peu plus longtemps que d’habitude pour expérimenter ; inviter les spectateurs à rencontrer le théâtre sous d’autres formes que celle de pièces parfaitement rôdées. Retrouvailles n’est pas vraiment un spectacle, mais pourrait tout aussi bien en être un, tant la proposition est aboutie. Peut-être est-il de toute façon moins intéressant de le faire rentrer dans une catégorie que de l’appréhender comme un révélateur. Dans son épure, sa façon d’aller à l’essentiel, la proposition se transforme bien vite en radiographie, laissant apparaître l’ossature de la recherche de Nathalie Béasse.

Ils sont trente-trois, à entrer dans la salle pour traverser le plateau, en diagonale, tout à leurs bavardages, ne prêtant pas attention à ceux qui les regardent. D’abord chatoyantes, les couleurs des costumes s’estompent en teintes pastelles à mesure que les interprètes reproduisent cette traversée. Et c’est tout le travail réalisé sur la couleur, comme celui d’un peintre impressionniste qui apparaît de manière limpide. Pointe déjà l’humour de répétition et ce rire du public, toujours avec, encourageant, jamais contre. Puis les interprètes se mettent en tête de se saluer et de s’embrasser. Ne s’agit-il pas de retrouvailles après tout ? Et c’est une Nathalie Béasse sculptrice plus que directrice d’acteur qui apparaît : des petits groupes se font et se défont et forment comme une multitude de mobiles changeant sur l’espace du plateau. Viennent alors les danses, la chorégraphie à l’unisson qui tout à coup se dérègle, très légèrement, car chacun vient y mettre un peu de ce qu’il est : un port de bras non prévu, un port de tête plus altier, une énergie ici plus douce, la plus élancée. Des chutes, des tentatives de danse de couple avec un autre devenu pantin, et enfin une course effrénée sur les Quatre Saisons de Vivaldi, qui n’est pas sans clin d’œil à Pina Bausch.

Dans cette simplicité extrême, c’est à quelque chose de l’ordre de l’essence que l’on touche. Du bout de nos yeux de spectateurs, on effleure, comme dans un petit conte philosophique, cette matière douce-amère dont est faite la vie : la difficulté d’être soi dans un groupe et celle de rencontrer réellement l’autre, la nécessité de prendre le risque de la chute, la possibilité de se relever. L’élan vital qui nous empêche de nous abandonner à la mélancolie, l’entraide, la joie et la nostalgie qui s’y terrent toujours un peu. Lorsque les lumières se rallument, on se dit que Nathalie Béasse ne sculpte pas seulement les couleurs, l’espace, les corps et les mouvements, elle sculpte aussi et surtout le temps, et nous le donne à toucher, indistinctement comme la plus grande des chances et la plus douloureuse des blessures.

 

> Occupation : Nathalie Béasse, jusqu’au 28 juin au Théâtre de la Bastille