<i>Remise Venise</i> de Yves-Noël Genod Remise Venise de Yves-Noël Genod © p. Abel Llavall-Ubach
Critiques Théâtre

Rivages proustiens

Très attendu bientôt aux Bouffes du Nord et à la Ménagerie de verre, Yves-Noël Genod, le dispariteur, faisait escale au festival du Vivat à Armentières avec Remise Venise ; transgressant les canons.

Par Gérard Mayen publié le 25 janv. 2017

Assis parmi les spectateurs, Yves-Noël Genod lit Proust sur sa tablette. D'amples extraits. Parmi ses premiers mots, on l'entend parler de « grands artistes », et de l'action « de nous montrer quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant ». Espérons que cet appel restera plus puissant que le massacre auquel on vient de procéder, en démantelant une phrase proustienne pour n'en retenir qu'un lambeau de citations. Avant de s'engager plus avant, il faudra encore préciser que l'auteur de ces lignes n'a jamais lu Proust – mais sans qu'il s'agisse, dans son cas, du syndrome de Fleur Pellerin…

C'est ainsi. Le week-end dernier à Armentières, non loin de Lille, son Vivat, scène conventionnée pour la danse et le théâtre, son festival fêtant cette année sa vingtième édition, donnaient à se baigner dans l'écriture proustienne, en esprit et en corps. S'en laisser traverser. Yves-Noël Genod comptait parmi les invités programmés pour la soirée d'ouverture. On le percevait comme un écho anticipé de ses prochains rendez-vous très parisiens : La recherche, aux Bouffes du Nord (du 21 au 25 février), puis La beauté contemporaine, pour Étrange cargo à la Ménagerie de verre (du 14 au 16 mars).

Si on a déjà vu Genod se confronter aux grandes écritures patrimoniales (Shakespeare...), cela demeure assez rare de sa part. On l'attend plutôt du côté des écritures de plateau, où rien ne fait entendre un texte écrit comme en surplomb anticipant l'intelligence sensible de l'acte scénique. Genod, on le vit le plus souvent en haleine, dans l'inconfort lumineux de la suspension, ignorant tout de ce qui pourrait bien se produire, dès l'instant d'après.

Remise Venise de Yves-Noël Genod. p. Véronique Baudoux

Écouter une patiente lecture d'extraits choisis de Marcel Proust transporte sur des rivages autres, qu'on pourrait craindre quelque peu bouchés, encombrés d'écriture, cette fois au sens littéraire du terme. Or Genod est Genod. Tôt au début de Remise Venise, son essai armentiérois, les mots d'appel qu'on reproduisait ci-dessus, s'accompagnent du dénudement d'un acteur, et de son avancée en scène. On ne s'y attend pas forcément, au regard de la portée académique de Proust. Mais on s'y prépare tout à fait dans le théâtre dansant de Genod, où l'apparition de beaux garçons nus fait figure quasi obligée. Cela au point qu'on peut la craindre.

Mais le nu de Remise Venise se révèle passionnant. Ouvreur d'horizons. Longuement, il ne se donne que de dos, tandis qu'un vidéaste l'accompagne sur le plateau, ne cessant d'en capter l'image avec une forme de délicatesse attentive. Cette esquive de la face, ce renvoi à l'idée d'une mise en images, transportent ailleurs que dans l'immédiate confrontation à un corps d'éphèbe. Quel éphèbe ? Lazare Huet compose une figure indéfiniment dessinée, dans mille postures et attitudes, précises et nonchalantes, galbées et sculpturales, d'un genre de beauté classique telle que la cultiva l'atmosphère esthétique de l'époque de Proust.

Canonique, cette image n'en émane pas moins d'une présence toute effective, ici et maintenant en scène, chargée de son potentiel érotique, non esquivé. Pareille puissance opère à rebours de la fixation en référence esthétique. Un trouble s'installe à travers cette faille. Elle fait verser l'horizon proustien sur une pente obstinée du désir, plutôt son penchant homosexuel, qui s'entend moins évidemment dans la seule lecture entendue ce soir-là. Il y vibre un ébranlement imaginaire, dont on a tendance à penser que le fait que Lazare Huet soit danseur n'y est pas pour rien.

Remise Venise de Yves-Noël Genod. p. Véronique Baudoux

Plus souvent, chez Genod, la nudité est portée par des comédiens de théâtre. On sent bien qu'on leur a fait entendre, dans leurs formations, l'injonction de faire parler « le corps, le corps, le corps ». C'est tendance. Non danseurs, ils le traduisent à leur manière. En plus de cabotiner du jeu théâtral, ils nous infligent leur cabotinage du corps. On les préfèrerait alors en couverture de magazines. Lazare Huet a un autre savoir.

Dans cette mise en scène d'un soir, on a été moins certain de capter le rôle dévolu à un autre garçon, Simon Espalieu, aussi joliment nu quoique moins centralement présent. Louise Østergaard fait aussi son apparition. Apparition ? Ce mot revient. Il tient du rêve. On la voit alors en sous-vêtements. C'est intrigant. Serait-on en train de réduire la dramaturgie à cet unique registre de considération ? Le fait est que, cette danseuse sur pointes nous évoque alors la figure de la ballerine telle que construite par la bourgeoisie blanche et masculine fréquentant la salle, mais aussi les recoins, de l'Opéra au temps de Proust. Où l'érotisme du froufrou et de la dentelle reprend sa pleine signification archétypale et assignatoire du genre.

Remise Venise écorche les rêves. Yves-Noël Genod invite d'ailleurs à se souvenir qu'outre briller en scène, le destin de ces beautés allait être de se faire mutiler irrémédiablement dans les tranchées.

 

> Remise Venise de Yves-Noël Genod a été présentée le 21 janvier 2017 à la Coop du Lycée Gustave Eiffel d'Armentières, pour la soirée d'ouverture du 20e Vivat la danse !