Vue d'un atelier basé sur les enseignements de Josef Albers ©Fondation J. & A. Albers Vue d'un atelier basé sur les enseignements de Josef Albers ©Fondation J. & A. Albers © p. D. R.
Critiques arts visuels design

Rouge sang du torero

Boom polychrome : le Musée des arts décoratifs et du design de Bordeaux ouvre pour la première fois les portes de l’ancienne prison attenante et y déploie Oh couleurs ! Le design au prisme de la couleur dans le cadre de la saison culturelle Paysages.

Par Séréna Evely publié le 9 août 2017

Expérience : « En suivant le modèle, disposez, d’un côté, les deux bandes bleu foncé et bleu clair (couleurs froides) et, de l’autre, les deux bandes jaunes et orange (couleurs chaudes). Prenez deux carrés ocre, vous pouvez vérifier qu’ils sont de la même couleur. Disposez-les comme sur le modèle : le carré posé sur le fond orange semble plus foncé et plus froid que celui posé sur fond bleu. »

Vue de l'exposition, Josef Albers, Interaction of Color, 1963 ©maddBordeaux - J.C. Garcia

On sait bien, pourtant, que tout est affaire de perception. Et contextuelle, de surcroît… Mais installé dans la dernière alcôve de l’espace d’exposition et manipulant ces diaboliques petits et grands carrés colorés, on reste bouche bée. Dédié à l’expérimentation, ce dernier espace de jeu propose de tester notre perception des couleurs selon les protocoles de l’incontournable Interaction of Color de Josef Albers, peintre et enseignant au Bauhaus dans les années 1920.

À l’image de cette ultime espace, le parti de l’exposition est pris dès le texte introductif : le point de vue est subjectif. Oh, couleurs ! Le design au prisme de la couleur n’évacue pas les théories, anciennes ou récentes, sur la couleur mais ne se base sur aucune et propose un parcours privilégiant une approche empirique et intuitive de la couleur dans les objets de design. « Il n’y a pas de couleurs laides, seulement des combinaisons laides de couleurs » écrivait l’illustre designer danois Verner Panton en 1991 : une couleur n’est rien sans une application et un rapport avec les autres couleurs ou avec la lumière. Des îlots installés au centre des deux espaces de la prison sont ainsi dédiés à des couleurs ou au rapport qu’elles entretiennent les unes avec les autres, faisant d’elles non pas de simples mélanges de pigments mais de véritables concepts. De la même manière, les couleurs choisies pour les éléments de la scénographie (conçue par Pierre Charpin) entrent elles aussi en dialogue avec les objets exposés, détachant ainsi un uniforme orange de Guantanamo d’un fond bleu nuit et faisant une couleur de l’irisé, qui n’a pourtant aucun pigment.

 

Vue de l’exposition, chair Poltrona di Proust (Alessandro Mendini) et casques de chantier ©maddBordeaux - M. Delanne​

Au Musée des arts décoratifs et du design, les boiseries et les parquets sont d’origine et le lieu sent bon la naphtaline. Le mobilier et les objets d’art de la collection permanente, représentatifs du patrimoine art décoratif bordelais, couvrent une période allant du XIIe au XXe siècle. Ils sont exposés sur le modèle des period room, restituant ainsi le décor intérieur d’une maison particulière. Chardons sur les fauteuils et portraits d’illustres aïeuls, une visite que les enfants pourraient redouter. Mais ici, et depuis 2013, la caravane du design s’est accrochée au train des Arts Décoratifs. Constance Rubini, la directrice du musée a fait changer le nom et évoluer dans le même temps la mission de l’institution : diffuser la culture du design et favoriser une approche résolument contemporaine des collections permanentes et du rapport qu’elles entretiennent avec les productions actuelles.

Avec Houselife1, déjà – 350 objets de design issus des collections du Cnap – dialoguaient au sein de l’Hôtel de Lalande avec les objets de la collection permanente du musée. Oh, couleurs ! Le design au prisme de la couleur est principalement installée dans l’ancienne prison attenante au musée, vidée et consacrée pour la première fois à une exposition. Seuls des tableaux de Pierre Charpin prennent place au sein d’une salle à manger de l’Hôtel ou des œuvres de Jeff Koons dans une vitrine de faïences polychromes des XVIIe et XVIIIe siècle.

 

Vue de l’exposition, Tupperware, Global Color Map ©maddBordeaux. p. J.C. Garcia​

Fidèle à la ligne du musée, l’exposition trace en filigrane une histoire de la création industrielle : le rôle de la couleur est révélée dans le design des objets iconiques autant qu’usuels, issus de tirages limités comme de la grande distribution. Chaise Miss Wirt de Starck et boîtes Tupperware, Blazer de Nike et verre de Ricard, l’approche du design est intuitive, ample. On retrouve la boîte aux lettres standard de la Poste et le premier Macintosh, les drapeaux du Monde et des textiles teintés de manière traditionnelle à l’indigo, des images de la Cité Frugès conçue par Le Corbusier à Pessac ainsi que les nuanciers ayant servi à la colorisation des façades. C’est que les alcôves de l’ancienne prison n’accueillent pas les sous-sections d’une histoire du design. Elles offrent des cartes blanches à des designers vedettes tels que Hella Jongerius, Pierre Charpin ou à la graphiste Irma Boom, se dédient à une technique, un matériau, ou une couleur et laissent s’épanouir différents champs où se loge la couleur dans le design : pigments, symboles, graphisme, géographie, cosmétique, chimie, topographie. Comme pour aborder le travail de Paule Marrot (l’une des premières femmes à travailler pour la firme automobile Renault et qui y a développé son système d’indexation chromatique en interne !), l’approche est également historique et technique, étayée d’images d’archive et de planches de travail, de nuanciers, sans hiérarchisation des formes et de leurs origines, sans jugement de valeur. Puisque sans couleur, pas de contour. « Autour de nous tout est couleur » !

 

1. Exposition présentée du 24.09.2016 au 05.02.2017

 

> Oh, couleurs ! Le design au prisme de la couleur, jusqu'au dimanche 5 novembre au Musée des arts décoratifs et du design, Bordeaux