© Yannick Labrousse.

Ruine

Le solo marque le retour au cirque de « l’homme-orchestre » Erwan Ha Kyoon Larcher. Loin de la beauté éthérée et policée en vogue dans la discipline, l’ancien membre du collectif Ivan Mosjoukine revendique la brutalité et la simplicité des « gestes premiers ».

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 31 janv. 2019

Scène à vue éclairée d’un néon blafard : lorsque l’on rentre dans la salle, difficile d’empêcher le regard de scanner les objets qui peuplent déjà le terrain de jeu d’Erwan Ha Kyoon Larcher. Estrade fumante, tourelle de parpaing, simili-grue en acier et sac de chantier donnent à cet espace à activer des allures industrielles, à peine contrebalancées par la petite nature recomposée in vitro. « Pièce-sablier », Ruine commence en semant des devinettes dans un chaos savamment organisé : tout va servir, mais à quoi ? Quel rôle donner à ces amphores entreposées devant le mur du fond et ces boîtes d’œuf à moitié cachées ? Pour obtenir les réponses il faudra d’abord, et littéralement, passer par le feu.

Retour à la case départ. Dans sa combinaison de cascadeur, regard placide, l’auteur-interprète pénètre sur le plateau avec l’air de celui qui, mine de rien, à l’envie d’en découdre. « Je suis un faux calme » : quelques semaines plus tôt, il nous avait prévenue. L’énergie contenue ne masque jamais totalement la rage, et la résilience est aussi une affaire de colère. Alors si l’on consulte un manuel divinatoire chinois pour trouver son chemin, ce n'est pas en lisant, mais en décochant des flèches. Sous l'apparence d'une carapace de tortue, ce Yi King parle à chaque fois qu'il est visé. « Recommence » intime la voix. Une fois. Deux fois. Puis livre d’autres vérités plus énigmatiques : « Ne blâme pas les vivants déjà morts » / « Peut-être que les histoires et les mythes empêchent d’avancer ». Il faudrait alors éviter les écueils de la psychologisation et de la narration linéaire. « En général, le cerveau se hâte de réorganiser la réalité de sorte que ce qui semblait incroyable l’instant d’avant paraisse rapidement évident. » : la phrase écrite par Itamar Orlev dans Voyou, son premier roman, revient en mémoire pour allumer à son tour les warnings. Il faudrait revenir à la brutalité du concret et du corps.

Pas tout à fait autobiographie mais partant de questions très intimes, Ruine est une suite d’actions où le prosaïque et l’exceptionnel avancent main dans la main : chanter, danser, se tenir en équilibre sur les mains – en apnée, en torche vivante ou sur des œufs, donc – tomber, boire ou encore scier la branche sur laquelle on est assis. Ou plutôt : une somme de stratégies pour tenter d’habiter ce champ de ruines qu’on nous tend à la naissance comme un monde allant de soi alors qu’y fleurissent comme des mines anti-personnelles le racisme ordinaire, la violence décomplexée du père de famille, les pièges du jeu des apparences. Et qu’il est, aussi et surtout, impossible d’éviter la chute.

Tout ça, Erwan Larcher le dessine par le geste sans imposer de lecture équivoque. À voir dans sa manière de faire plier les piliers sur lesquels il se tient en équilibre la volonté de faire tomber la structure patriarcale ; à analyser dans les mouvements d’art martiaux et les bruitages parodiques de manga un « retournement de stigmates » ; à déchiffrer, encore, un mime de suffocation lorsqu’il plonge sa tête dans un bocal rempli d’eau, peut-être va-t-on déjà trop loin. Il ne reste alors qu’à faire à notre tour confiance à nos sensations physiques. Sentir le rythme qui s’accélère progressivement, éprouver par empathie ces mouvements de danse qui se font soudainement plus allègres, plus déliés. Et par contagion, être traversé par ce désir de liberté et cette once d’insouciance retrouvés qui pointent timidement le bout de leur nez.

 

 

> Ruine d’Erwan Ha Kyoon Larcher, jusqu’au 2 février au Centquatre, Paris ; du 13 au 23 mars au Monfort, Paris