Sacré Bourdelle

Aureline Roy

Dans le cadre des Journées du patrimoine, Aureline Roy présente Une sculpture vivante, performance inspirée des dessins d’Isadora Duncan réalisés par Antoine Bourdelle, disciple de Rodin. 

Par Nicolas Villodre publié le 21 sept. 2015

Après avoir vu Isadora Duncan danser Iphigénie en Aulide de Gluck à la Gaîté lyrique, en 1909, Antoine Bourdelle jette sur le papier, dans les heures enfiévrées qui suivent, une série de cent-cinquante dessins à l’encre fixant le souvenir de cet instant d’exception.

La danseuse devient dès lors l’une des muses principales du sculpteur, un modèle d’autant plus précieux qu’il est rare. La danse « libre » est « la source de son travail plastique pour le Théâtre des Champs-Élysées », d’après Jérôme Godeau, qui a présenté la performance artistique d’Aureline Roy, Une sculpture vivante, inspirée par ce souvenir, dans le grand hall de l’atelier-musée du disciple de Rodin, à l’occasion des Journées du patrimoine 2015.

Accompagnée de l’excellente violoncelliste classique Chloé Boyaud qui a donné sa propre version de thèmes chers à Isadora, de Bach à Saint-Saëns, en passant par Schubert, Aureline Roy a trouvé des équivalences physiques à quelques-unes de ces esquisses visibles dans l’aile dite « de Portzamparc » du musée, bouclant ainsi la boucle des référents (des cratères attiques à figures rouges aux Tanagras de jeunes filles en fleurs isadoriennes), retournant de la deuxième à la troisième dimension, voire à la quatrième, la danse étant, par définition, figuration du mouvement – y compris, et c’est le cas ici, dans ses longues phases d’immobilité rendant plausibles les postures les plus invraisemblables, incohérentes, inconfortables rapidement griffonnées par Bourdelle.

Inutile de convoquer la femme de Loth, que nous ne connaissons ni d’Éve ni d’Adam; nul besoin à ce stade d’en appeler au Golem. L’analyse et la synthèse du mouvement peut déboucher sur deux sortes d’effets : un effet comique ou, du moins amusant, qui résulte du placage « du mécanique sur le vivant » cher à Bergson (cf. les « hommes statues » des animations de rue figés en Ramsès II) ou, au contraire, l’Unheimlich dont parle Freud, cette « inquiétante étrangeté » qui peut être ressentie lorsque vie et immobilité se fondent ou se confondent. Freud se réfère à la poupée (ou automate) Olympia du conte d’Hoffmann à l’origine du ballet Coppélia. Une autre vision morbide est celle des statues des Petites danseuses de Degas qui ont l’air d’avoir été empaillées comme la mère de Norman Bates dans Psycho (1960).

Le jeu entre l’animé et l’inanimé auquel se livre Aureline Roy participe de cette angoisse pointée par le père de la psychanalyse. En se recouvrant elle-même d’argile, la danseuse se métamorphose absolument, profondément, et pas seulement en surface, comme la fameuse James Bond girl de Goldfinger (1964) jouée par Shirley Eaton. Elle devient autre. Soudain plus vieille que son âge. Elle se pétrifie. Elle s’enterre. Et s’enferre : prise à son propre piège, prisonnière de sa seconde peau, elle passe, symboliquement du moins, du côté de l’Hadès. Curieusement, c’est la musicienne qui se déchaîne et se met à danser de tout son corps, tandis que la danseuse ne vibre pas d’un cil. Et ce qui d’habitude est pris pour un temps mort, la transition, devient ici moment de danse en soi, c.à.d. mouvement savamment stylisé : fluide, glissant, vivant. Temps fort, geste incarné, résurrection. Ou, pour reprendre le mot utilisé par Jérôme Godeau : réviviscence.

En se désanimant, Aureline Roy s’efface du paysage en tant que sujet pour n’être plus que forme abstraite, matière glaiseuse, enveloppe monochrome. Certes, le bleu du regard continue à interroger. On pense alors à cette notation de Bourdelle, en 1912 : « Le marbre est rebelle à la danse, aussi voyez Isadora penchant et renversant sa fine tête ferme, les yeux pour danser en dedans, en sa propre émotion. »

 

Une sculpture vivante d’Aureline Roy a été présenté le 19 septembre au Musée Bourdelle dans le cadre des Journées du Patrimoine.