<i>Saïgon</i> de Caroline Guiela Nguyen, Saïgon de Caroline Guiela Nguyen, © Jean-Louis Fernandez.
Critiques Théâtre

Saïgon

Avec Saïgon, Caroline Guiela Nguyen sert une fresque mélodramatique sur les legs de la guerre d’Indochine. Au beau milieu d’une tournée nationale, la pièce revenait sur les lieux de sa naissance, à la Comédie de Valence.

Par Thomas Ancona-Léger publié le 22 mars 2018

Le premier contact est olfactif. Un mélange d’odeurs de cuisson qui se répand dans les premières rangées et remonte petit à petit les gradins. Puis le rideau s’ouvre, à l’image d’une grille métallique de magasin, et laisse apparaître la reconstitution grandeur nature d’un restaurant vietnamien. Tout y est, depuis la cuisine où mijotent déjà quelques soupes, aux tables en aluminium, en passant par le frigo à canettes, les fleurs en plastique et le sempiternel Maneki-neko posé sur le comptoir. Sur le frontispice de la scène une inscription apparait en lettre blanche : Saïgon, la pièce de Caroline Giuela Nguyen commence.

 

Intemporalité kitch

Bienvenue chez Marie-Antoinette, l’impétueuse tenancière du restaurant Saïgon. Au détour des années 1956 dans la capitale indochinoise, son établissement accueille clients locaux et bidasses paumés qui éclusent les bières en attendant leur rapatriement en France. En 1996, ce même restaurant est transposé dans le XIIIe arrondissement de Paris où il devient le repère de la communauté vietnamienne en exil. Lieux hors du temps et pourtant ancré dans l’histoire, la cantine affiche l’intemporalité kitch et le cheap universel de la petite restauration. Une esthétique rehaussée par une lumière fluorescente hypnotique parfaitement maîtrisée, qui donne à la scène une dimension définitivement cinématographique, quelque part entre Jim Jarmusch et Wong Kar-Wai.

 

 

D’aller-retour entre la France et le Vietnam et de saut de puces entre les époques, le restaurant se peuple de personnages aux destins brisés qui, chacun à leur manière, illustre un pan de l’histoire relativement méconnue des relations entre les deux pays. L’errance pathétique des contingents français après la défaite de Diên Biên Phu, l’opprobre jetée sur les vietnamiens suspectés de connivence avec le colon à l’aube de l’indépendance, l’enrôlement de certains dans les usines d’armement françaises durant la Seconde Guerre mondiale ou encore le sort des Viêt Kiêu en France (nom donné à la diaspora vietnamienne), qui n’en finissent pas d’attendre l’autorisation de rentrer dans leur pays natal. Dans une narration aux récits brillamment enchâssés alternant langue française et vietnamienne, les histoires s’entrecroisent à la manière d’un feuilleton où vient parfois s’intercaler une chanson d’amour, susurrée par une de ces âmes en peine sous les lampions de la petite estrade dressée côté cour.

 

Tragédie des trajectoires

On comprendra aisément la volonté de la metteure en scène d’atténuer ces propos sérieusement historiques par un habillage kitch qui, à l’instar d’un titre de variété, provoque chez le spectateur un irrépressible élan nostalgique de bande fm. Mais l’enchaînement quasi ininterrompu des drames durant les trois heures que dure la représentation, fait que la bienveillance première laisse parfois place à l’agacement, à mesure que l’accent est mis sur « la tragédie des trajectoires ». Car on finit par ne plus compter les vers brisées, les évanouissements et les larmes versées sur le sol du restaurant, au grand damne de Marie Antoinette bien obligée de nettoyer toute cette tristesse. Arrive alors l’étrange impression d’avoir été téléporté sur plateau d’une sitcom où les pleurs auraient remplacés les rires sur commande.

Pour autant, ce ne serait pas rendre justice à la metteure en scène que d’insister sur ce point. Avec toute la matière première récoltée au fil de ses résidences au Vietnam, le choix le plus facile aurait été celui du documentaire : Caroline Guiela Nguyen, elle, a opté pour un mélodrame. Un parti pris audacieux et assumé de bout en bout. Moins que stylistique, la question se révèle alors plutôt d’ordre  psychologique, voir physiologique : l’être humain-spectateur dispose-t-il d’un réservoir lacrymal suffisant pour, garder trois heure, durant la larme à l’œil ? Ou plus sérieusement, la sensibilité du spectateur ne s’émousse-t-elle pas à force de sollicitation ? Bottons en touche, en arguant qu’il en va assurément du tempérament de chacun. Et laissons le mot de la fin à la voix off, incarnée par l’assistante de Marie Antoinette : « c’est ainsi que se racontent les histoires au Vietnam : avec beaucoup de larmes ». À Valence aussi, où ce soir-là, même le ciel a fini par pleurer.

 

> Saïgon de Caroline Guiela Nguyen et Les hommes approximatifs, un spectacle créé à la Comédie de Valence. En tournée du 4 au 7 avril au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon ; du 13 au 15 avril à la Schaubühne, Berlin ; les 25 et 26 avril au CDN Besançon Franche-Comté ; du 15 au 18 mai au TNB, Rennes ; du 29 mai au 2 juin au Théâtre Olympia, Tours ; les 7 et 8 juin au Festival Theaterformen, Hanovre ; les 13 et 14 juin au Holland Festival, Amsterdam ; les 23 et 24 juin au Beijing Poly Theater, Chine ; les 29 et 30 juin au Shanghaï Oriental Art center