<i>Saint-Félix</i> d'Élise Chatauret Saint-Félix d'Élise Chatauret © Hélène Harder
Critiques Théâtre

Saint-Félix

Du conte à l’enquête sociologique et policière dans un hameau français d’une vingtaine habitants, la pièce d’Élise Chatauret pose un regard doux et subtil sur notre rapport intime et collectif aux lieux, sans pour autant parvenir à déconstruire tout à fait les clichés sur la vie rurale.

Par Camille Ferey publié le 1 avr. 2019

Pour raconter un village et ses habitants qui, habituellement, ne se racontent pas, Élise Chatauret s’attèle d’abord à mettre en scène en le déconstruisant son propre regard d’étrangère sur ce monde rural, objet de tant de clichés. Les comédiens jouent leur propre rôle, les maladresses d’un groupe d’urbains venus chercher dans un hameau isolé matière à théâtralité. Emerveillés et apeurés par le moindre insecte lorsque, à l’ouverture de la pièce, sur une scène vide, le maire leur fait visiter le village, ils incarnent ce regard fantasmé sur un monde rural à la fois attirant et effrayant où l’on vient chercher le silence, l’isolement et l’authenticité. Or, c’est une réalité bien plus complexe qui surgit au fil de l’œuvre qui nous rappelle qu’aucune communauté humaine, si petite et éloignée soit-elle, en apparence, de la marche effrénée du monde, n’échappe aux problématiques de son temps. À Saint-Félix comme ailleurs, la crise écologique transforme les modes de vie et de travail, malgré la beauté des paysages qu’on aime rêver atemporelle, illustrée par la peinture en toile de fond et les éléments eminéraux, pierres et végétation, qui apparaissant peu à peu sur scène. À Saint-Félix comme ailleurs, il n’y a plus de saisons, et, plus qu’ailleurs peut-être, ces bouleversements ténus menacent l’existence de tout un système agricole.

 

Être chez soi

Ce regard extérieur se mêle à celui des habitants, joués par les mêmes comédiens. Les récits qui s’entremêlent, réécrits à partir des entretiens réalisés sur place par la troupe, tissent peu à peu une histoire commune, celle d’un lieu avec ses querelles, ses messes basses, ses amitiés, ses solidarités et ses rejets. En recueillant la parole à de « vraies » personnes tout en assumant la réécriture théâtrale et son travail de mise en récit, Élise Chatauret parvient à créer un objet poétique avec des choses aussi triviales en apparence que le regroupement de commune et les horaires d’ouverture de la mairie. Mais tous ces récits indiquent surtout que la question du lieu, de ce que veut dire être chez soi, relève avant tout du rapport à l’Autre. Oui, l’Autre avec son grand A parce qu’il peut être n’importe qui : c’est le jeune qui ne fait pas comme tout le monde, le Noir qui est quand même très noir, le gros qui est quand même très gros, l’urbain, l’Américain ou l’habitant du village d’à côté, « arriéré », pas comme nous. Tous ces autres-là, qui habitent les récits des villageois et montrent à quel point les contours du chez soi sont définis par cette relation à un extérieur que l’on rejette, jusqu’à ce qu’on l’accueille. Car la plupart des habitants ne sont pas nés à Saint-Félix, et alors qu’ils racontent leur arrivée parfois difficile dans cette vie, on comprend que l’appartenance à ce lieu se conquiert avec une seule arme : le temps.

 

 

 

Fantasmes et fatalisme

Et puis il y a Lucie, qui n’a pas eu le temps d’y appartenir à ce lieu où elle était venue chercher depuis la ville une autre vie au milieu de ses chèvres. Morte avant ses 30 ans dans des circonstances qui restent floues, elle hante les récits des habitants et l’espace du village qui abrite sa tombe. Lucie, autour de laquelle l’histoire se resserre peu à peu, donne à la pièce une tonalité fantastique sur une scène qui se remplit de bruits et de lumières étranges alors que l’on commençait à se sentir chez nous dans ce Saint-Félix transposé au plateau. Ce fantôme nous rappelle que tout lieu, si paisible soit-il, a ses morts et ses secrets, qui disent beaucoup de lui. Il incarne la complexité de cette recherche d’une nouvelle manière de vivre, de produire, de consommer, qui, même à Saint-Félix qui a tout d’un refuge, peine à trouver un chez-soi. Lucie, c’est la jeunesse qui veut redonner à ces lieux un souffle et un sens, jusqu’à, parfois, en mépriser les codes ancestraux, le silence et l’isolement ; c’est la rencontre du nouveau et de l’ancien dans des lieux qui semblent éternels. « Elle était radicale, elle voulait tout changer » racontent les villageois avec ce mélange d’admiration, d’affection et de renoncement qui justifient qu’on l’ait rejetée loin du village, pour finalement accueillir sa tombe, et faire de son histoire, un morceau essentiel de l’histoire de Saint-Félix.

Une question titille pourtant, comme un malaise : que penseraient les habitants de Saint-Félix en voyant cette pièce, et d’ailleurs l’ont-ils vue ? On peine à s’empêcher de penser qu’ils ne seraient pas enchantés. Devoir de vérité qui pousse la metteuse en scène à restituer les discours et les attitudes, même dérangeants ? Car il ne suffit pas de moquer l’urbain en goguette pour déconstruire le cliché sur la vie rurale. Or, si l’on parvient à se plonger dans un rapport au temps et à l’espace particulier, si l’on s’attache même à certains personnages, on ressort tout de même avec un sentiment de distance, suscitant, encore une fois, un regard extérieur et amusé, même s’il est tendre, sur la campagne, un résultat dont on sent pourtant qu’il n’était pas dans l’intention de la troupe.

 

> Saint-Féix d'Élise Chatauret a été présentée du 12 au 23 mars au Centquatre, Paris