Anubis III du collectif Zapruder © D. R.
Critiques Théâtre

Santarcangelo 2050

Rendez-vous de cœur de bien des amateurs de performance contemporaine, le Festival de Santarcangelo en Italie, fait partie des quelques manifestations culturelles qui ont choisi de se maintenir coûte que coûte cet été. Une édition covidienne réconfortante malgré ses faiblesses, qui rappelle qu’il faudra plus d’un rebond aux arts vivants pour se relever de la crise sanitaire.

Par Thomas Corlin publié le 7 sept. 2020

« A-t-on encore besoin d’artistes ? » provoque une voix en italien dans le prélude résolument télévisuel d’un projet de film sur les 50 ans du Festival, diffusé dans une petite tour dans le centre du village. La question résonne cruellement après la période de diète théâtrale et artistique à laquelle le confinement a contraint le public, et qui confère le caractère d’un petit miracle à tout événement culturel se produisant depuis. C’est donc le cas de ce festival italien qui avait prévu de fêter ses 50 ans sous une thématique rétro-futuriste d’autant plus grinçante dans le contexte pandémique : Futuro Fantastico. Covid-19 oblige, la durée de cette édition est tronquée de moitié et une grande partie de la programmation écartée jusqu’à nouvel ordre (un acte 2 devrait se tenir l’hiver prochain). Restent les performances les plus légères techniquement (souvent des solos), quelques ajouts de compagnies locales, et la trame thématique d’origine, avec son visuel SF presque potache : un poulpe extraterrestre attaquant la ville.

Le poulpe a donc vu ses tentacules raccourcies, et les conditions de leur déploiement ébranlées. On ne va pas se mentir : le spectacle vivant par temps de Covid a un goût de léger malaise. Il y a un éléphant dans la pièce, qui empêche les shows de jaillir tout à fait sereinement, amplifie leurs défauts (ou parfois leurs qualités) et annihile leur charge – esthétique, politique. Montrer des spectacles après une telle période semble aussi casse-gueule que de reprendre la scène après le concert raté d’une tête d’affiche qui aurait brutalement quitté la scène. On se demande d’ailleurs, le premier soir, si nous ne sommes pas sur le site d’un teknival qui ne commencera jamais, tant les espaces scéniques du Nellospazzio, vaste étendue verte à la sortie du village, semble démesurés pour les performances intimistes (et prévues pour des boîtes noires) qu’elle accueillera pendant 5 jours.

 

Pop et flop

Santarcangelo essuie donc dignement les plâtres du festival sous protocole sanitaire, avec ses laborieuses régulations de flux, ses espaces aménagés, ses jauges ridicules, ses spectateurs posés sur des caisses à intervalle régulier et son espace bar « à la limite de la légalité », nous confie un organisateur. Certes, le festival nous a habitué par le passé à des formes en extérieur porteuse d’une magie inimitable, mais cette année celles-ci font office de prothèses. Dans un contexte à la fois contraignant et quelque peu triste, que reste-t-il des intentions d’une programmation pensée dans sa majorité dans le monde d’avant ?

Ce décalage n’entame pas trop La Mappa Del Cuori Di Lea Melandri de la compagnie bolonaise Ateliersi, une recherche tendre et finement découpée autour du courrier du cœur hors du commun d’une revue culte pour ados des années 1980. Accompagnés par les interventions musicales d’une muse électroclash mi-Goldfrapp mi-Ladytron, deux lecteurs-archivistes tirent le fil de la psyché occidentale en nous plongeant dans la correspondance étonnamment riche d’adolescentes du siècle dernier. De ce matériau badin d’apparence, surgissent à l’état pur les névroses et la soif d’absolu qui semblent toujours agiter les consciences adultes. Elles parviennent à conserver leur éclat sous le clocher de la Piazza Galassi, cadre improbable pour un tel déballage de mal-être juvénile et de pop rétro.

Sorry But I Feel Slightly Disidentified de Benjamin Kahn. p. D.R. 

D’autres shows aux ambitions plus politiques frappent à côté, ou pas assez fort. Colonne vertébrale de la programmation concoctée cette année par le collectif italien Motus, les questions identitaires et les « body politics » ressortent d’autant plus mal dans les circonstances actuelles, du moins telles qu’elles sont déployées dans les performances proposées. Patchwork de références aux cultures urbaines, à la pop, à l’actualité et à la mode, Sorry But I Feel Slightly Disidentified de Benjamin Kahn est certes porté par une performeuse, Cherish Menzo, qui domine la scène, mais tourne à vide dans l’immensité du Nellospazio, parfois traversée à distance par des joggers ou des cyclistes vaguement interloqués. Ses gesticulations qui font référence à l’actualité contestataire, son spoken word engagé, ses poses codées en miroir aux stéréotypes de genre et de race ne semblent pas à la hauteur du moment et souffrent d’un ridicule inattendu. Tube déjà bien rôdé à l’international, Middlesex de Motus est un solo-jukebox autobiographique autour de la personnalité et du corps androgynes de sa comédienne Silvia Calderoni. En dépit de l’efficacité de son rythme et de la pertinence de ses emprunts à Wolf ou Eugenides, ne subsiste que l’intérêt pédagogique de la démonstration, mais pas de problématique qui résonne avec l’instant présent. Au jeu de l’ambiguïté sexuelle, c’est finalement la relecture de la légende de Tiresias par Kate Tempest, ici transposée par le performeur-conteur Gabriele Portoghese, qui l’emporte. Sa prestation est la seule des trois à interagir avec son cadre : un instant, on croit imaginer au creux du bois du Nellospazio les serpents que Tirésias dérange, accident qui le transformera en femme.

 

Ce presque rien qui change tout

Car le festival de Santarcangelo se distingue traditionnellement pour la poésie cosmique des lieux qu’il choisit et des situations qu’il génère. On la retrouve furtivement lorsque la compagnie Societas des Castellucci (basée non loin à Cesena) confié l’exécution de son rituel Le Traitement des Vagues à des enfants locaux. Bâtons à la main, les bambins enchaînent des mouvements simples parmi les oliviers d’un couvent du village sur un montage de sons de cloches, et ce qui a la forme et la maladresse d’un spectacle de kermesse prend les dimensions d’un rite rédempteur pour éloigner le mauvais œil. Autre rite d’exorcisme, Anubis III du collectif Zapruder détourne et extrapole la situation du drive-in auquel le Covid-19 condamne le spectacle vivant, en invitant les spectateurs dans le stade de la ville à assister, depuis leurs voitures, à un ballet de motards. Leurs bécanes affublées de micros dégagent des rugissements traités en live qui font la dramaturgie, certes limitée, de cette ronde intimidante et bizarrement cathartique.

Mais le geste le plus sensible et pertinent de cette édition nous vient des farceurs d’El Conde Del Torrefiel, que la gravité de la période a semble-t-il forcé à se ranger, temporairement, des coups de provoc’ qui font partie de leur démarche habituelle. Dans Se Respira En El Jardin Como En Un Bosque, le spectateur est dirigé, casque sur la tête, par la voix bienveillante de Tanya Beyeler dans les étapes d’une courte chorégraphie rudimentaire, papier aluminium en main, face à un autre spectateur, qui l’a déjà pratiquée avant lui devant un autre spectateur, le tout dans un théâtre vide et flambant neuf. Cet acte de don, comme une chaîne de transmission de l’illusion théâtrale, cette étrangeté de l’expérience, qui repose sur presque rien sinon la particularité du temps et de l’espace performatif, démontrent à eux-seuls la capacité de transcendance que permet le théâtre et les arts en général. Ils rappellent ainsi en quoi ils nous manquent tant actuellement, et pourquoi nous avons peut-être bel et bien « besoin d’artistes », comme nous le demandait la vidéo retrospective de cette petite utopie italienne qui a eu le courage de se maintenir en cette période si douloureuse.