Kiss de Silvia Calderoni et Ilena Caleo © Claudia Borgia
Critiques Danse Performance

Santarcangelove

Gorgées de positive-attitude, trois propositions du festival Santarcangelo déversent dans la petite ville italienne et dans nos corps, des torrents de tendresse, de bienveillance et d’amour sans jamais se noyer dans un excès de niaiseries.

Par Léa Poiré publié le 24 juil. 2019

Ils sont assis à quelques mètres de nous, l’un en face de l’autre, leurs figures s’approchent, leurs bouches se cherchent, leurs lèvres se caressent, une main agrippe des cheveux, l’autre enlace un dos, leurs yeux se ferment. Au loin, d’autres couples ou trios de performeurs s’embrassent avec la même dévotion.

Ils sont 23 au total, ils n’ont pas encore 30 ans. Leur genre et leur origine n’a pas vraiment d’importance. Vêtus de tenues chatoyantes, leggings galaxie, T-shirt de maille fluo, vernis sur les ongles, paillettes sur les pommettes, colliers volumineux autour du cou, le groupe semble être sorti tout droit d’un film sans âge, entre Fame et Spring Breakers. Leur repaire est un gymnase du nord de la ville de Santarcangelo, où s’alignent des lits de camp aux draps dépareillés, et où des ballons dorés gonflés à l’hélium s’agrippent au plafond. Petit à petit, sur un Sunday morning du Velvet underground repris et remixé, le groupe forme une ligne. Les performeurs se bécotent deux à deux avant de se retourner pour échanger leurs salives avec un nouveau partenaire.

 

Kiss de Silvia Calderoni et Ilena Caleo p. Claudia Borgia

 

Silvia Calderoni et Ilena Caleo, en alliées, ont sélectionné parmi la centaine de candidatures reçues pour ce projet Kiss, celles d’outsiders aux CV imparfaits, donnant une valeur à la fragilité. Kiss n’est pas un spectacle, du moins pas encore. Cela n’a pas non plus d’importance. C’est pour le moment un shoot d’amour, brut, coupé à rien d’autre que de la tendresse. Comme pour continuer la collection de galoches d’Andy Warhol (Kiss 1964), ou répondre au stand de « Free kiss » dans le marché de la ville (on ignore si le festival en est à l’origine) cette chorégraphie de baisers brouille les contours des corps, les limites des désirs. Exit l’intimité qui se joue seulement dans le privé, exit l’image du couple monogame ou le romantisme kitsch.

 

La positive-attitude

Troubler notre regard, tout en douceur. Désobéir, sans oublier le respect. Voilà donc comment le festival Santarcangelo agit sur nous. Avec Graces, c’est un autre torrent d’aisance et d’opulence que Silvia Gribaudi balance sur la scène. Le format théâtral traditionnel est son cadre. Mais on comprendra vite que c’est aussi un outil que la chorégraphe italienne utilise avec ironie.

Trois hommes chaussettes hautes, short de lycra et torse nu, nous accueillent l’air un peu sonné. « Thank you » répètent t-ils en boucle en pointant du doigt les spectateurs, les autres performeurs et leur propre poitrine. Durant cette cérémonie de remerciements, hautement rafraîchissante, nullement complaisante, Silvia Gribaudi au corps pulpeux et à la mine malicieuse a rejoint les garçons. À chaque pirouette, moment de danse presque proche d’un numéro d'aérobic, air d’opéra grandiosement exécuté, le groupe se congratule d’un « magnifique », tout en s’applaudissent. Après seulement 30 minutes de performance et quelques saluts, ils s’avancent au bord du plateau pour entamer une discussion avec le public, comme pour anticiper ce format de médiation culturelle qui permet de rencontrer les artistes à la fin d’une représentation. Mais Graces est loin de nous avoir déversé toute sa positive-attitude.

 

Graces de Silvia Gribaudi p. Claudia Borgia

 

Quand la musique aux accents techno reprend, les trois hommes, à nus, se déplient dans une lente série de postures, telles des figures grecques. La chorégraphe dit d’ailleurs s’être inspirée des Trois Grâces, les trois filles de Zeus, et plus particulièrement des versions sculpturales qu’en a fait Antonio Canova entre 1812 et 1817. Sculptant leurs courbes, érotisant leur sueur, sans jamais exposer leurs sexes toujours masqués par l’utilisation du profil, Silvia Gribaudi applique ainsi la grâce sur ces corps masculins. Et, affirme un regard féminin qui les sexualisent sans pour autant les réifier.

Dans une apothéose de joie, une explosion de bonheur, une générosité sans bornes, le groupe entier termine enfin sa course sur un plateau trempé d’eau, enchaînant les glissades, séquences de voguing, de Haka, Kung fu, ou de pose de Power Rangers. Impossible d’effacer notre sourire au sortir de la salle. Spectacle-doudou qu’on aimerait toujours garder près de soi, Graces est aussi un spectacle-énergie pour recharger ses batteries. « You have the power » nous avaient dit les garçons, avant de s’échapper en coulisses.

 

Viril fragile 

 

Tout en muscles, imposant, baraqué, le danseur Matteo Ramponi paraît inébranlable. Mais en traçant un chemin au plus proche des spectateurs assis tout autour de la scène, il commence ses gestes sans jamais les finir. Il hésite, s'assied, repart, et donne, lui aussi, une nouvelle saveur à la virilité. On avait déjà vu la chorégraphe Chiara Bersani en action dans son solo Seeking Unicorns. Son corps peu commun, handicapé, traversait lentement l’assemblée sans jamais nous culpabiliser de la regarder telle qu’elle est : rare et fière. Dans Il Canto delle Balene, présenté comme une recherche en cours, c’est donc le corps de Matteo Ramponi qu’elle tend vers un autre imaginaire animal, celui de la baleine.

 

Il Canto delle Balene de Chiara Bersani p. Claudia Borgia

 

En empruntant au plus grand mammifère de la planète sa puissance, c’est aussi ses failles et craquelures qu’elle pointe dans une danse fine, sans grands effets techniques. Des vagues qui se brisent, quelques sirènes de bateaux, accompagnent l'errance du mâle. Sa présence virile et vulnérable à la fois, constitue une sereine réponse aux troubles de la masculinité. Une réponse que l’on accueille comme un autre cadeau du festival Santarcangelo.

 

> Le festival Santarcangelo a eu lieu du 5 au 14 juillet en Italie

> Graces de Silvia Gribaudi le 24 août à Bassano del Grappa, Italie, dans le cadre du festival B-motion