© Géraldine Aresteanu
Critiques cirque spectacle vivant

Scala

Dans un registre aussi hypnotique que déstabilisant, Yoann Bourgeois livre une partition pour huit acrobates et pose les jalons d’une poétique de la chute.

Par Alain Berland

Comme son titre Scala l'indique, c'est un escalier monumental qui structure le nouveau spectacle de Yoann Bourgeois. Situé au centre d'un espace où tout est peint en bleu nuit, il fournit au spectateur l’outil immédiat d’identification projective d'une ascension certaine mais aussi d'une chute possible ; une condition d'être fragile qui cherche toujours à s'élever mais que la contingence poursuit ; un destin inéluctable. Ici, les huit comédiens, à la fois acteurs, acrobates, danseurs, tout comme les objets usuels – table, commode, chaise, luminaire, cadre, balai –  semblent désobéir aux mêmes lois ; celles de la pesanteur et de l'équilibre terrestres. Chacun à leur tour, à la manière du Wakouwa, le célèbre jouet suisse qui se désarticule lorsqu'on appuie sous le socle, tous tombent puis se redressent indéfiniment. Ces mouvements, tour à tour saccadés et fluides, produisent un sentiment d’étrangeté qui, passé l'effet de surprise, entraine une impression de dissociation et une perte de repères spatio-temporels.

 

 

Une sorte de rêve éveillé où tout se disloque puis se réajuste comme lors d'une transe collective. Les effets toujours répétés, plages musicales sans variations harmoniques, lumières égales, acteurs perdant puis retrouvant leur équilibre pour reparaître après avoir sauté sur des trampolines dissimulés, objets se disloquant pour retrouver ensuite leur apparence première, cadre se décrochant et se brisant avant de se replacer au mur, produisent une sorte de boucle temporelle comme si un démiurge dissimulé faisait rejouer indéfiniment une des meilleures scènes de George Andrew Romero. On retrouvera dans ce spectacle atypique beaucoup des atmosphères beckettiennes, proches de celles mises en place par Maguy Marin avec qui Yoann Bourgeois, après sa formation  au Centre National des Arts du Cirque, a collaboré pendant quatre ans. Un climat d'instabilité permanente, de balbutiement où les êtres n'en finissent pas de se coucher mais aussi de se relever.

 

> Scala de Yoann Bourgeois, le 17 novembre à l'Onde, Vélizy-Villacoublay, dans le cadre du festival Immersion