© David Gallard - Scopitone 2017
Critiques arts visuels numérique

Scopitone

Du haut de ses 16 ans, Scopitone affirme son regard expert sur la création numérique. Le festival organisé par l’équipe de Stereolux ne succombe pas aux sirènes de la technophilie ou de la phobie, ni à celle du gadget spectaculaire, mais se penche davantage sur les répercussions des technologies sur les êtres sensibles.

 
Par La rédaction de Mouvement

 

 

 

Scopitone – pourtant sous-titré “festival de cultures électroniques et arts numériques” – a dépassé le réflexe excluant des sphères de l’art contemporain en ce qui concerne l’outil numérique. Loin d’enfermer pêle-mêle des créations contemporaines dans le tiroir “art numérique” sous prétexte que les artistes ont eu recours à un algorithme, la 16e édition s’attache aux expériences contemplatives, sensorielles voire métaphysiques auxquelles initient ces créateurs.   

 

Variable humaine

 

Quelle est l’influence de l’environnement sur l’œuvre automatisée ? Tel est  le point de départ de Semi-senseless drawing modules, l’installation des artistes japonais SoKANNO et yang02 présentée au Médiacampus, sur l’Île de Nantes. Sur un mur, une vingtaine de modules flanqués de stylos Bic s’affairent sans discontinuer pour créer une fresque gigantesque dans un processus de création défini comme « semi-absurde ». Armés de capteurs en tous genres, les modules adaptent leur vitesse d’écriture et leurs trajectoires aux aléas d’un environnement dont le spectateur fait partie intégrante. Envisagée par la machine comme une variable brute, au même titre que l’humidité, la chaleur ou le bruit, la présence humaine se voit ainsi renvoyée à son statut de simple élément perturbateur. Plongé dans un processus dont on ne sait les tenants et les aboutissants, les tentatives d’influencer les modules par nos gestes et nos bruits donnent à l’œuvre dimension quasi allégorique sur la vanité du progrès. La fresque produite, plus qu’une création abstraite, devient alors miroir de notre position dans la nature, et la machine met sa froideur calculatrice au service d’un rappel salutaire de notre présence au monde.

 

 

Perte de repères

 

Avec Why, Why ohh why! (YYOY), le Néerlandais Nikki Hock immerge le public dans un espace clos où toute espèce de repère est brouillée. Inutile de tenter d’identifier quoi que ce soit de la scénographie, des volumes et des dimensions. La vue ne s’est pas encore adaptée à l’obscurité ambiante que des faisceaux de lumières stroboscopiques la pourfendent violemment. À peine une nappe de brume colorée enveloppe les corps que le violet tire déjà vers le orange ou le bleu. Et voilà que l’espace tremble à nouveau, s’ouvre ou se referme sous les impulsions d’une bande son qui grésille, crépite, grince ou hulule. Bientôt, une pluie d’étoiles artificielles ruisselle du plafond vers le sol, alors replongé dans le noir : une accalmie avant que les néons ne s’éclairent et s’éteignent tous entiers sur un rythme nerveux. Nikki Hock ne laisse aucun répit aux sens, toujours en alerte tant la performance agresse, intimide, cajole ou fascine. Les superpositions et accumulations de stimuli laissent le spectateur-expérimentateur dans l’inconfort, l’incertitude et l’impuissance permanents, voire dans la terreur. L’appréhension rationnelle de l’espace-temps ainsi que les possibilités de s’y projeter se tétanise au profit d’une expérience sensitive immédiate et globale, parachevée par un puissant sentiment d’isolement au beau milieu de nos semblables.

 

Fantôme du support

 

Pas de solitude collective chez Myriam Bleau, mais un exercice de réminiscence commun, à travers un hommage sympathiquement iconoclaste aux supports musicaux physiques. Sous la forme d’une étrange boîte à musique, la plasticienne et compositrice québécoise réunit des fragments de vinyls et de de CD au sein d’un même mécanisme rotatif qui, lorsqu’on l’actionne, entremêle les sonorités tel un sampleur mécanique. Se forme alors de mystérieuses vagues luminescentes. Un spectre sonore qui en cette époque de numérisation de la musique renvoie plutôt au souvenir d’un support physique frappé d’obsolescence. Entre ces deux installations, Autopsy glass, une performance musicale à base de verres à pieds et de stroboscopes, résonne dans l’auditorium du Musée des arts. Perchée derrière une estrade, l’artiste utilise le verre dans toute ses possibilités. Caressé, bousculé, découpé, poncé ou jeté par terre, la banalité de chacun de ses gestes est rendue poétique par l’accumulation, jusqu’à créer une partition planante, à la fois musicale et chorégraphique.

 

 

> Scopitone a eu lieu du 20 au 24 septembre à Nantes