<i>John et Jane Installations</i> de Félix Perrotin, Martha Moore et Françoise Féraud John et Jane Installations de Félix Perrotin, Martha Moore et Françoise Féraud © Sylvie Mauchosse.

Señor Luminoso fait son cinéma !

À Laval, Marta Moore, Félix Perrotin et Françoise Féraud ont reconstitué une performance qui n’eut peut-être jamais lieu, à la lisière de la danse post-moderne et d’un burlesque pince-sans-rire.

Par Hugo Malevitch publié le 21 mars 2016

 

 

Laval, 50.000 habitants et des poussières. À la lisière de la Bretagne et du Maine, le chef-lieu de la Mayenne ne se la pète pas trop, même si son maire, François Zocchetto (Les Républicains), proclame dans le dernier bulletin municipal que « la création en 2015 de Laval Virtual University est un nouveau développement qui fait de notre ville LA référence en matière de formation aux technologies innovantes. » Avouons humblement que, jusqu’à présent, cette information capitale nous avait échappé ! (1) Ne nous a pas échappé, en revanche, que le festival Reflets du cinéma y vivait cette année (du 11 au 22 mars) son 20e anniversaire, avec une édition dédiée au cinéma américain indépendant. Evénement curieusement absent des pages du susmentionné bulletin municipal, malgré une belle programmation, où l’on distinguait notamment un cycle sur « Les Premières nations » consacré à la place des Indiens dans les productions cinématographiques, de In the land of the Head Hunters (Edward S. Curtis, 1914) aux Chansons que mes frères m’ont apprises (Chloé Zhao, 2015), et une place de choix offerte aux premiers films de jeunes réalisateurs tels que Jeff Nichols, Nenh Zeitlin, Desttin Cretton, Saar Klein, Matthew Gordon, ou encore Gillian Robespierre. Organisés par la très active association Atmosphères 53, ces Reflets du cinéma s’aventuraient en outre hors-champ filmique, du côté de la bande dessinée et de la danse post-moderne.

C’est dans ce contexte sans pellicule que Señor Luminoso a fait à Laval une apparition aussi fracassante qu’inaperçue (et pour cause, nous allons le voir). Précisions d’emblée, pour les addicts de jeux vidéo, que ce Señor Luminoso n’a aucun lien de parenté avec le héros acronyme de La Tierra Media: Sombras de Mordor, issu des studios de Warner Bros Interactive Entertainment. Selon des sources invérifiables, le Señor Luminoso serait une œuvre de l’artiste visuel Felix Perrotin, dont il faut préciser qu’il n’a lui-même aucun lien de parenté avec le galeriste-star Emmanuel Perrotin. Tout cela commence donc à être sacrément compliqué ! Comble de la confusion ambiante : pour qui aurait fait le déplacement jusqu’à Laval afin de voir l’une des (trop) rares apparitions de Señor Luminoso, la déception fut à la mesure du nombre de kilomètres parcourus (avec halte « gastronomique » dans une crêperie de rase campagne et « dégustation » d’une galette bretonne qui nous est restée sur l’estomac) : pour des raisons climatiques, techniques, syndicales et tutti quanti, l’exposition-installation espérée fut réduite à sa plus simple expression : rien.

Rien ? Pas tout à fait… Car John & Jane installations (2) a pour enjeu-même une sorte de « bienvenue à ce que vous auriez pu voir. »  Señor Luminoso n’est donc que le spectre de plusieurs précédents happenings, dont le programme nous apprend qu’ils eurent d’abord lieu « dans des appartements parisiens », puis dans les galeries d’art, au Golden Gate Park et à Point Reyes en Californie, au Dragon’s Egg du Connecticut, au Wesbeth Center à New-York, à l’Antilope Festival en Suisse, au Schwellle 7 à Berlin, au Regard du Cygne et à l’Afterskite à Paris, et au festival Korrespondance à Prague… Vrai ou faux ? Et si John & jane installations était la énième reconstitution d’une performance initiale qui… n’aurait jamais eu lieu. Ce défaut d’origine n’empêche nullement que les artistes en racontent l’histoire (par mots et petites chansons, gestes et mimiques), réactivant sans cesse un présent plus qu’un passé. En petits génies affabulateurs, Martha Moore, danseuse et chorégraphe californienne installée à Paris depuis 1983, et Félix Perrotin, artiste visuel (cf supra) et architecte designer, ont invité à les rejoindre, pour l’occasion lavalloise, Françoise Féraud, qui insère dans les interstices du duo des fragments de son adaptation de I think not, partition chorégraphique transmise par Deborah Hay.

Etayé par une science de l’absurde qui pourvoit son lot de cocasserie, John et Jane installations chemine sur un fil, en narration foutraque mais néanmoins cohérente. On laisse au lecteur le soin de découvrir, lors d’une future apparition du trio (certes, aucune date n’est encore annoncée !) le menu détail de cette épopée rocambolesque où cohabitent, outre un Señor Luminoso qui brille par son absence, un couple qui n’est pas un couple, un chien qui n’est pas un chien et une hache qui n’est pas une hache, un cadavre, un hélicoptère et des ficelles de facteur. S’invente là une forme de « danse post-moderne » qui rejoint un esprit que l’on qualifiera, faute de mieux, de burlesque pince-sans-rire. Le tout assez joyeusement mené, à mille lieux de certaines vanités contemporaines où une auto-suffisante prétention tient hélas lieu de faire-valoir.

 

1. Pour ne pas en rester au stade de la moquerie (virtuelle), signalons que la municipalité de Laval vient d’acheter un ancien bâtiment du Crédit Foncier pour y installer les nouveaux locaux du Conservatoire de musique et de danse, dont l’ouverture est prévue en 2019-2020.

2. Performance invitée à l’initiative de Laëtitia Davy, danseuse qui enseigne notamment au Conservatoire de Laval, ici présentée en première partie d’une conférence interactive sur la danse postmoderne américaine, où le public aura pu tester himself le fameux No Manifesto (1964) d’Yvonne Rainer.