© Jan Versweyveld
Critiques Théâtre

Ivo van Hove

Jouer d’un seul tenant trois des Tragédies romaines de Shakespeare est, a priori, une bonne idée. L’utilisation ostensible de la vidéo suffit-elle à remplacer la mise en scène ?  

Par Nicolas Villodre

 

Le théâtre « contemporain » souffre d’horror vacui ou veut, en tout cas, en mettre plein la vue en mobilisant une troupe nombreuse et tous les moyens possibles. Quoi de mieux que Shakespeare pour atteindre un tel but ? Les droits d’auteur de ses pièces sont échus ; tout un chacun peut sans risque procéder à l’élagage, étêtage, collage, pour ne pas dire « cut up » des dialogues ; la foule de personnages y agissant peut à elle seule vider le bureau Pôle emploi des intermittents du spectacle (les heures sup des comédiens sont considérables dans un spectacle de près de six heures, comme c’est le cas ici). Tout metteur qui se respecte doit un jour ou l’autre tenir cette gageure.

Le cinématographe, depuis le Film d’Art, a fait appel aux personnages de William Shakespeare et détourné des planches des cabots les ayant incarnés – d’Albert Dieudonné à Sarah Bernhardt, en passant par Mounet-Sully, Régina Badet, Theda Bara, La Duse, Asta Nielsen, etc. Georges Méliès a adapté pour le muet La Mort de Jules César, presque à la même époque. Il n’est que justice que le théâtre use à son tour de l’image comme appoint ornemental, précision atmosphérique, effet esthétique ou comme partie intégrante de l’action. Le tournage et la diffusion simultanée des pièces de théâtre s’enchaîne à Chaillot sans discontinuer. Les entractes font partie du jeu (comme du ballet Relâche) et sont signifiés comme tels. Les écrans vidéo font office de scénographie, sinon de mise en scène.

 

p. Jan Versweyveld

 

De ce fait, on a l’impression que les seize comédiens, pourtant excellents, n’ont pas été dirigés. Leur jeu homogène et naturaliste daterait même un peu. On peut nous objecter que le parti pris de van Hove est expressément, ou formellement, de traiter ces œuvres comme des programmes audiovisuels – des séries, des télénovelas, des reality et talk-shows – qu’il entrelarde d’actualités, de reportages et d’émissions politiques. D’où ce réalisme qu’apporte la vidéo HD et la vulgarité chic, fassbinderienne des comédiens, l’hyperréalisme d’ensemble. Ce travail d’ensemblier – d’agencement et de réagencement récurrent d’un mobilier à base de parallélépipèdes gris transformable, dans la tradition des paravents pour Hamlet d’un Gordon Craig – risque prendre le pas sur la direction d’acteurs. Les positions et les mouvements des interprètes sont surtout régis par la... régie vidéo, à vue, comme la coiffeuse, l’opérateur chargé des inserts et des travellings et les caméras de surveillance fixées au cintres, commandées à distance.

Le public n’est pas là pour voir le défilé ou se livrer paresseusement au binge watching, maintenu en éveil à coup de timbales Bergerault et de flashes stroboscopiques économisant à la production la reconstitution de batailles antiques. Il est aussi invité ou incité à monter sur scène. Après le dernier intermède et la fin du service bar situé sur scène côté cour, il lui sera intimé de redescendre sur terre, la quinzaine de minutes de gloire étant largement dépassée. Ce complément de figuration gracieux, consenti et non déclaré, contribue à meubler l’immense plateau – ce que constateront les courageux restés jusqu’à la fin des festivités. Le mot “festivité” indiquant la prédilection flamande pour la kermesse, soit héroïque ou non. La supposée “participation” du public se limite à l’achat de cannettes de soda et de bouteilles d’eau, à des apparitions en gros plan aux côtés des comédiens professionnels et à des réactions envoyées via les « réseaux sociaux » défilant électroniquement en bas de l’écran. Les comédiens font bien des excursions dans la salle et même, pour l’un d’entre eux, dans Antoine et Cléopâtre, hors de l’enceinte du théâtre...

 

p. Jan Versweyveld

L’environnement informationnel est tout aussi saturé que le moindre recoin scénique, les périodes se télescopent sans cesse et au prétexte de dépoussiérage, de modernisation ou de mise à jour, produisent de l’anachronisme à défaut de sens. Les comédiens sont sapés comme des employés de banque, Macron et Trump ayant sans doute été pris pour modèles par Lies Van Assche, qui a taillé les costards. L’impact comique s’estompe au bout de la première pièce, la plus réussie selon nous pour la qualité des éclairages signés du talentueux Jan Versweyveld et pour la remarquable réalisation vidéo de Tal Yarden – le monologue de Coriolan faisant également mouche. Si la réflexion sur le pouvoir proposée par le théâtre shakespearien n’a pas pris de ride et dévoile les formes de la manipulation politique menant de la République à l’autocratie, Ivo van Hove n’a pas visé dans ce best off tragi-comique le pastiche de « congrès de parti politique » façon Hellzapoppin mais à nous faire entrer dans son « laboratoire de recherches ».

 

> Tragédies romaines de Ivo van Hove et Toneelgroep Amsterdam, du 29 juin au 5 juillet au Théâtre national de Chaillot, Paris